Les impératifs stratégiques de l’Afrique face à la recomposition mondiale

Par Franck Essi & Baba Dodo – Consultants Senior, STRATEGIES!

NB : Article rédigé le 17 janvier 2026

Un ordre international fracturé par le retour des rapports de force bruts

Le système international traverse une recomposition profonde, marquée par le durcissement des rivalités géopolitiques, la fragmentation de la mondialisation et l’érosion accélérée d’un multilatéralisme déjà fragilisé. Le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis a radicalisé cette dynamique. En quelques jours, début janvier 2026, l’administration américaine s’est retirée de 66 organisations et conventions internationales, a mené une opération militaire au Venezuela ayant conduit à la capture du président Nicolás Maduro, et a ouvertement menacé d’intervenir militairement au Groenland, au Panama, en Colombie, au Mexique et en Iran.

Ces actes ne relèvent pas de la rhétorique. Ils signalent une volonté assumée de retour à la doctrine Monroe revisitée, une logique de souveraineté américaine exclusive et un recours décomplexé à la force pour imposer des intérêts définis unilatéralement. L’opération au Venezuela, présentée comme une “opération policière chirurgicale”, a été condamnée par plusieurs États au Conseil de sécurité de l’ONU comme une violation flagrante du droit international. Les menaces contre le Groenland – territoire autonome du Danemark, pays membre de l’OTAN – ont provoqué une onde de choc au sein de l’alliance atlantique, la Première ministre danoise avertissant qu’une attaque américaine signerait “la fin de l’OTAN”: Plusieurs pays européens participent à l’envoi des troupes en Groenland pour sa défense, Trump a à nouveau imposé des tarifs contre les pays européens, l’OTAN est au bord d’une scission impensable il y a quelques semaines.

Cette offensive contre les institutions multilatérales réduit la capacité du système à produire des biens publics globaux, déstabilise les mécanismes de financement du développement et renforce une coopération internationale largement transactionnelle, bilatérale et asymétrique. Pour l’Afrique, déjà confrontée à des marges budgétaires limitées, à des vulnérabilités sécuritaires et climatiques aiguës, ces évolutions constituent à la fois un facteur accru de risque et un moment de clarification stratégique.

La question centrale n’est donc pas de savoir si l’ordre international se transforme, mais de décider si les Africains continueront à subir ces recompositions ou s’ils choisiront de les travailler à leur avantage, en construisant leurs propres trajectoires stratégiques.

Atouts et défis de l’Afrique dans ce contexte

L’Afrique entre dans cette séquence de turbulences avec des atouts majeurs : une population jeune en expansion, des réserves stratégiques de minerais critiques pour les transitions énergétiques et numériques, un potentiel agricole et énergétique considérable, ainsi qu’un agenda continental (Agenda 2063, ZLECAf) qui, s’il est mis en œuvre, peut devenir un levier de puissance. Le repositionnement de l’Afrique dans les rivalités globales autour des minéraux critiques, des terres rares, des corridors logistiques ou des bases militaires illustre à quel point le continent est redevenu central dans les calculs des grandes puissances.

Mais ces atouts se heurtent à des défis structurels : faiblesse des États, vulnérabilités institutionnelles, fragmentation politique et économique, faible capacité de mobilisation des ressources propres et dépendance persistante aux financements extérieurs, fragilité des systèmes de santé, d’éducation et de protection sociale, ainsi qu’une forte exposition aux chocs climatiques et sécuritaires. L’écart entre le poids stratégique potentiel de l’Afrique dans le monde et sa capacité réelle à peser sur les agendas internationaux demeure profond. C’est précisément cet écart que les impératifs stratégiques qui suivent cherchent à réduire.

Les six impératifs présentés ci-après ne sont ni exhaustifs ni définitifs. Ils constituent un noyau de chantiers prioritaires permettant à l’Afrique de transformer un environnement international hostile en levier de puissance, dans un monde où le droit international est ouvertement bafoué et où les rapports de force redeviennent la grammaire dominante des relations internationales.

Impératif 1 : Assumer un non-alignement stratégique, pas émotionnel

La montée en puissance de blocs rivaux – États-Unis, Chine, Russie, puissances régionales – ainsi que la stratégie américaine actuelle de retrait sélectif du multilatéralisme et de recours ouvert à la force imposent une clarification radicale des postures africaines. Les menaces de Trump contre le Venezuela, la Colombie, Cuba, le Mexique, le Groenland, le Panama et l’Iran démontrent qu’aucune région du monde n’est à l’abri d’interventions fondées sur une lecture unilatérale des intérêts américains.

Pour l’Afrique, le risque est double. D’une part, des interventions militaires similaires à celle menée au Venezuela pourraient se reproduire sur le continent, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, de sécurisation de ressources ou de protection de citoyens américains. Le bombardement inédit et jusqu’ici peu explicable au nord du Nigéria est un exemple patent. D’autre part, la compétition entre puissances rivales pourrait transformer certains États africains en arènes de projection des rivalités extérieures, reproduisant les logiques de la guerre froide dans un contexte encore plus dangereux.

Le non-alignement historique a montré qu’une “troisième voie” était possible, mais aussi combien l’absence de capacités étatiques solides et de hiérarchisation des intérêts pouvait transformer ce non-alignement en posture fragile. Dans la séquence ouverte par le retour de Trump, l’Afrique ne peut plus se contenter d’alignements émotionnels, de neutralités incantatoires ou de votes symboliques dans les forums internationaux. Elle doit :

  • Définir des intérêts vitaux, stables et hiérarchisés (sécurité alimentaire, souveraineté énergétique, sécurité des territoires, industrialisation ciblée, intégration régionale) ;
  • Traduire ces intérêts en lignes directrices pour ses positions diplomatiques, ses partenariats sécuritaires, ses engagements commerciaux et ses choix d’alliance ;
  • Refuser d’être simple terrain de manœuvre pour la rivalité entre États-Unis, Chine, Russie et autres acteurs, en exigeant des contreparties claires à toute forme de présence militaire, économique ou politique.
  • Prendre position ouvertement et fortement pour le droit international basé sur des principes et valeurs partagés en partenariat avec les pays d’Amérique latine et d’Asie qui le font déjà. Le droit international protège les pays sans véritable force militaire pour lutter contre les pouvoirs nucléaires. L’Afrique du Sud l’a comprise et s’est déjà positionnée en leader dans ce domaine.

Le non-alignement stratégique ne consiste pas à s’abstenir, mais à négocier à partir de priorités assumées et de positions lisibles. Dans un monde où même les alliés historiques des États-Unis – comme le Danemark – se retrouvent menacés, l’Afrique doit abandonner définitivement l’illusion d’une protection automatique et construire sa propre capacité de défense de ses intérêts.

Impératif 2 : Construire des États fonctionnels dans un monde de plus en plus transactionnel

L’offensive de l’administration Trump contre les organisations internationales – particulièrement celles liées au climat, à la santé et aux droits humains – accélère le passage d’un ordre multilatéral imparfait à un paysage dominé par des arrangements bilatéraux, des rapports de force et des interventions militaires unilatérales. L’opération au Venezuela, conduite sans mandat international et en violation du droit international, illustre jusqu’où peut aller la logique de puissance lorsqu’elle n’est plus contrainte par des normes collectives.

Dans un tel contexte, la croyance selon laquelle des politiques bien écrites, des déclarations ambitieuses ou des partenariats visibles peuvent compenser la faiblesse des institutions devient plus dangereuse encore. Depuis plusieurs années, STRATEGIES! défend cette thèse centrale : la variable déterminante pour l’Afrique n’est ni l’idéologie, ni la forme du régime, ni l’alignement diplomatique, mais la fonctionnalité de l’État.

Un État fonctionnel est un État capable de transformer des priorités claires en politiques exécutées, mesurables et corrigées dans le temps. Concrètement, cela implique de :

  • Définir des priorités lisibles et hiérarchisées, qui orientent réellement les budgets et les réformes ;
  • Coordonner efficacement les acteurs publics, privés et sociaux ainsi que les partenaires du développement autour de ces priorités ;
  • Mobiliser les ressources internes et les remises migratoires aux fins du développement collectif;
  • Faire respecter des règles prévisibles, stables et crédibles ;
  • Allouer stratégiquement des ressources rares ;
  • Produire des résultats vérifiables et accepter de corriger le cap lorsque nécessaire.

Sans États fonctionnels, l’Afrique reste cantonnée à une présence performative dans les arènes internationales : sommets, communiqués, engagements, sans capacité réelle à peser sur les décisions ni à protéger ses intérêts face à des puissances qui n’hésitent plus à recourir à la force. Les menaces américaines contre plusieurs pays simultanément démontrent que seuls les États dotés de capacités institutionnelles, de cohérence stratégique et de marges de manœuvre économiques peuvent espérer résister à des pressions extérieures de cette ampleur.

—​

Impératif 3 : Protéger et redéfinir la transition climatique comme levier de puissance

Les retraits américains récents d’organismes climatiques et multilatéraux renforcent le risque d’un monde où la gouvernance climatique est fragmentée, sous-financée et dominée par des coalitions ad hoc. Pour l’Afrique, continent à la fois le plus vulnérable aux impacts du changement climatique et central pour certaines ressources clés des transitions énergétiques, ce contexte est paradoxal : l’exposition aux risques augmente, tandis que les mécanismes collectifs de prise en charge se fragilisent.

Les menaces de Trump contre le Groenland, justifiées notamment par le contrôle des ressources minérales rares et la surveillance de la Russie et de la Chine dans l’Arctique, montrent que les enjeux énergétiques et miniers redeviennent des terrains de confrontation géopolitique directe. L’Afrique, qui détient des réserves considérables de minéraux critiques pour les batteries, les panneaux solaires et les technologies numériques, doit anticiper que ces ressources susciteront des convoitises similaires.

L’Afrique ne peut se contenter d’un discours moral sur l’injustice climatique, ni accepter passivement des transitions dictées uniquement par les marchés ou par les priorités de grandes puissances qui se désengagent des cadres multilatéraux. Elle doit :

  • Traiter la transition climatique comme un chantier articulant énergie, industrialisation, agriculture, sécurité alimentaire et aménagement du territoire ;
  • Exiger que toute coopération climatique soit alignée sur la construction d’économies productives et d’États fonctionnels, plutôt que sur des dispositifs de compensation à court terme ;
  • Utiliser son poids en termes de biodiversité, de forêts, de capacités de séquestration du carbone et de minerais critiques pour négocier des partenariats qui combinent financement, transfert de technologies et co-gouvernance des projets.

Sans cette approche, la transition climatique risque d’ajouter une couche de dépendance de plus à un système international déjà défavorable et, dans le pire des cas, de justifier des interventions extérieures sous prétexte de “sécurisation” de ressources stratégiques.

Impératif 4 : Passer de la dispersion à l’action coordonnée et à la défense de l’agenda africain

La recomposition mondiale actuelle – y compris la stratégie américaine de sélection des cadres multilatéraux “utiles” et de marginalisation des autres – renforce la nécessité, pour l’Afrique, de défendre activement ses propres architectures : Union africaine, communautés économiques régionales, ZLECAf, Agenda 2063 et stratégies continentales sectorielles. Les décisions récentes de Washington illustrent une tendance à contourner ou à fragiliser les institutions africaines au profit de relations bilatérales ou de coalitions restreintes, notamment en matière de sécurité et de ressources naturelles.

L’intervention au Venezuela et les menaces contre la Colombie, Cuba et le Mexique révèlent une logique régionale agressive qui pourrait se déployer ailleurs, notamment en Afrique, si les États ne sont pas en mesure de défendre collectivement leur souveraineté. Plusieurs pays d’Amérique latine ont dénoncé au Conseil de sécurité de l’ONU l’unilatéralisme américain, mais sans capacité de coordination régionale forte, leurs protestations sont restées largement symboliques.

Face à cela, il devient impératif de :

  • Renforcer les centres de gouvernement au niveau national (présidences, primatures, ministères de la planification et des finances) pour coordonner les priorités internes et les engagements externes ;
  • Utiliser les communautés économiques régionales et l’Union africaine comme plateformes de négociation collective, afin de réduire les asymétries avec les grandes puissances ;
  • Aligner les interventions des bailleurs et partenaires sur des cadres africains clairement définis, et non l’inverse ;
  • Développer des mécanismes de solidarité inter-africains face aux pressions extérieures, qu’elles soient économiques, sécuritaires ou diplomatiques.

L’Afrique ne manque pas d’initiatives. Elle manque de dispositifs de coordination capables de transformer ces initiatives en puissance cumulative et en capacité de résistance collective face à des puissances qui n’hésitent plus à recourir à la force.

Impératif 5 : Maîtriser les cycles plutôt que subir les crises

La séquence ouverte depuis 2025 – montée des tensions géopolitiques, retrait américain du multilatéralisme, recomposition des alliances sécuritaires, volatilité des marchés, accélération des chocs climatiques, menaces d’interventions militaires contre plusieurs pays simultanément – rappelle que le système international fonctionne par cycles d’ouverture et de fermeture, d’expansion et de contraction, de coopération et de confrontation. Trop souvent, les acteurs africains abordent ces cycles sous l’angle de la crise immédiate, dans une logique de réaction plutôt que de préparation.

Dans un monde où les grandes puissances, à commencer par les États-Unis, assument de plus en plus ouvertement des politiques à court terme fondées sur leurs seuls intérêts nationaux et recourent à la force pour les imposer, l’Afrique doit se doter d’une culture de lecture et d’anticipation des cycles. Cela implique :

  • D’ancrer dans les institutions publiques des dispositifs de veille stratégique, d’analyse et de scénarisation capables d’anticiper les soubresauts et ruptures ;
  • De développer, au sein des élites politiques, administratives, économiques et sociales, une culture d’anticipation et de proactivité  au-delà de la gestion de l’urgence ;
  • De considérer chaque période de contrainte comme une période de sélection des acteurs : ceux qui ont préparé leurs marges de manœuvre en sortent renforcés, les autres durablement affaiblis ;
  • De constituer des réserves stratégiques – budgétaires, alimentaires, énergétiques, sanitaires – permettant de traverser les chocs sans dépendre entièrement de l’aide extérieure.

Maîtriser les cycles ne signifie pas les contrôler, mais réduire la part de surprise et augmenter la capacité de réponse. L’intervention au Venezuela a pris la communauté internationale par surprise ; la prochaine intervention américaine – ou chinoise, ou russe – sur le continent africain ne devrait pas produire le même effet. C’est une façon de construire la résilience.

Impératif 6 : Installer une culture stratégique africaine de long terme

Les dynamiques actuelles – retrait américain du multilatéralisme, interventions militaires unilatérales, menaces contre la souveraineté de plusieurs États, compétition sino-russe-américaine, recomposition des alliances au Sahel, pressions sur les institutions africaines – soulignent l’urgence de développer une véritable culture stratégique africaine, autonome et long-termiste. Sans cette culture, l’Afrique restera prisonnière d’une succession de réactions à des agendas définis ailleurs.

L’expérience du Venezuela, où l’administration Trump a organisé une opération militaire, capturé un chef d’État en exercice et menacé d’étendre l’intervention à d’autres pays de la région, constitue un avertissement pour tous les États du Sud global : dans un monde où le droit international est ouvertement violé par les grandes puissances, seule une capacité stratégique autonome permet de protéger sa souveraineté.

Installer une culture stratégique suppose de :

  • Reconnaître que le continent dispose déjà d’atouts et de ressources conceptuelles (pensée panafricaniste, économies politiques africaines, expériences d’intégration) qu’il s’agit d’actualiser plutôt que d’ignorer ;
  • Articuler les savoirs académiques, les expertises techniques, les expériences citoyennes et les pratiques de terrain dans une vision cohérente du long terme ;
  • Faire émerger, au sein des États, des institutions, des mouvements citoyens et du secteur privé, des espaces permanents de réflexion stratégique capables d’influencer l’action publique ;
  • Former les élites africaines à la lecture des rapports de force internationaux, à l’analyse des cycles géopolitiques et à la défense active des intérêts du continent.
  • Renforcer fortement les alliances, le développement des stratégies et les actions collectives avec les pays du Sud global. Dans un monde où les plus puissants agissent en fonction de leurs seuls intérêts, le nombre est un outil stratégique pour les pays sans armes nucléaires. L’Afrique doit être parmi les régions leaders qui développent et utilisent ce levier stratégique.

Les six impératifs proposés ici ne prétendent pas couvrir l’ensemble des chantiers nécessaires. Ils dessinent un socle : sans États fonctionnels, sans non-alignement stratégique assumé, sans transition climatique pensée comme levier de puissance, sans coordination africaine renforcée, sans maîtrise des cycles ni culture stratégique de long terme, le continent restera vulnérable dans un monde plus dur, moins prévisible et où la force redevient l’arbitre des relations internationales.

Un moment décisif pour l’Afrique

L’Afrique n’est pas en retard sur l’histoire, mais elle se trouve face à un test de sérieux. La remise en cause frontale du droit international, la fragilisation du multilatéralisme, les interventions militaires unilatérales et le retour assumé à des rapports de force bruts ne laissent plus de place aux illusions. L’intervention américaine au Venezuela et les menaces contre le Groenland, le Panama, la Colombie, le Mexique et l’Iran constituent autant de signaux que le monde est entré dans une séquence où la puissance s’exprime sans filtre et où les mécanismes de régulation collective sont affaiblis.

Les acteurs qui, aujourd’hui, construisent discrètement, méthodiquement et stratégiquement – en renforçant leurs États, en coordonnant leurs actions, en clarifiant leurs intérêts et en développant une culture de long terme – façonneront les équilibres de demain. Le monde ne ralentira pas pour l’Afrique. Mais il devra composer avec elle dans la mesure où elle deviendra lisible stratégiquement, fiable institutionnellement et efficace opérationnellement.

À STRATEGIES!, la conviction reste ferme : l’avenir africain ne se négociera pas dans l’urgence des crises, mais se construira à travers des États fonctionnels, une action coordonnée et une clarté stratégique assumée. Le temps n’est pas seulement venu. Le temps est décisif.

Written By

Comments

Laisser un commentaire

Upcoming STRATEGIES! Talk

Recent Posts

See our gallery

Stay Updated with STRATEGIES! latest news and publications