Accélérer la Transition Énergétique Locale en Afrique : Leviers Financiers & Recommandations pour Favoriser l’Engagement des Collectivités Locales

La transition énergétique en Afrique ne pourra s’opérer sans une implication stratégique et proactive des collectivités locales. Dans les deux premiers articles, nous avons mis en évidence les enjeux, les obstacles et les prérequis qui conditionnent l’engagement des communes dans le développement des énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la modernisation des réseaux. Nous avons aussi insisté sur l’importance de la gouvernance locale et de l’implication des acteurs de terrain.

Dans ce troisième article, nous approfondissons les mécanismes financiers à la disposition des collectivités africaines, avant d’analyser les modèles et expériences développés en Allemagne et aux États-Unis. Nous conclurons en mettant en avant les enseignements et bonnes pratiques que les acteurs locaux d’Afrique peuvent adapter à leur contexte. L’objectif est de montrer des voies concrètes pour mobiliser des ressources, garantir la pérennité des projets et favoriser un accès équitable à une énergie propre et abordable.

I. Diversifier les Ressources : Les Leviers Financiers à la Portée des Collectivités Locales Africaines

La question du financement est centrale lorsque l’on évoque la transition énergétique locale en Afrique. Les communes ont besoin de mécanismes multiples et complémentaires pour développer des projets de production d’énergies renouvelables, d’électrification rurale, de modernisation du réseau et d’efficacité énergétique. Ci-dessous un panorama des principaux leviers à explorer :

1. Financements publics nationaux : Le Socle de Départ

Ces financements constituent souvent le socle initial des projets énergétiques locaux :

  • Budgets de l’État et subventions nationales

Dans plusieurs pays d’Afrique, l’État soutient directement les collectivités via des budgets dédiés à l’électrification ou aux énergies renouvelables. Par exemple, le Programme d’Électrification Rurale Globale (PERG) au Maroc a bénéficié d’importants apports publics et d’un cofinancement des communes pour hisser le taux d’électrification rurale de 18 % en 1995 à 95 % en 2008. Les villes et régions qui s’inscrivent dans de telles dynamiques nationales peuvent ainsi sécuriser une partie de leur budget, même si la contribution de l’État reste souvent limitée dans nombre de pays d’Afrique subsaharienne.

  • Fonds nationaux dédiés

Plusieurs gouvernements ont créé des Fonds d’Électrification Rurale (Sénégal, Cameroun, Mali, etc.) ou des guichets spécialisés pour favoriser l’accès à l’énergie. Ces fonds octroient des subventions ou des prêts bonifiés, mais s’appuient souvent sur des cofinancements extérieurs. Les communes doivent donc s’organiser pour répondre aux appels à projets et prouver la viabilité de leurs initiatives.

  • Transferts et décentralisation budgétaire

Dans des contextes de décentralisation, une part des recettes nationales (taxes, redevances sur l’électricité) est transférée aux communes pour financer leurs investissements. Le cofinancement est alors partagé : l’État appuie techniquement et financièrement, tandis que la commune mobilise ses ressources (taxes locales, emprunts) pour compléter les fonds nécessaires.

2. Financements internationaux : Compléter le Financement Public

Les bailleurs internationaux jouent un rôle clé pour couvrir les besoins en capital. Ils sont essentiels pour combler les déficits nationaux :

  • Institutions multilatérales et bilatérales

    Les grandes banques de développement (Banque mondiale, Banque africaine de développement, Agence Française de Développement, etc.) proposent des prêts à long terme, des dons ou des crédits d’investissement à taux préférentiels. Ces financements sont souvent négociés via les gouvernements nationaux, mais ciblent in fine les besoins locaux (électrification de zones rurales, extension du réseau pour les villes de taille moyenne, etc.).

    • Fonds climatiques internationaux

    Des mécanismes comme le Fonds vert pour le climat (FVC) ou les Fonds d’investissement climatiques (CIF) soutiennent spécifiquement les projets d’énergies renouvelables et d’efficacité énergétique qui contribuent à la lutte contre le changement climatique. Les collectivités locales africaines peuvent y prétendre, notamment avec l’appui de programmes tels que la Convention des Maires en Afrique subsaharienne (CoM SSA) ou le City Climate Finance Gap Fund.

    • Coopération décentralisée et aide internationale

    Des jumelages avec des villes occidentales, des programmes des Nations Unies (PNUD, ONU-Habitat) ou de l’Union européenne offrent des appuis techniques et financiers pour concevoir et piloter des projets-pilotes d’énergie. Ces subventions peuvent sembler modestes, mais elles jouent souvent un rôle de catalyseur pour innover à l’échelle locale.

    3. Financements privés : Capitaliser sur le Partenariat et l’Innovation

    Le secteur privé peut accélérer significativement le déploiement de solutions énergétiques locales, à condition d’asseoir des modèles viables.

    • Partenariats Public-Privé (PPP)

    Les PPP sont une option cruciale pour attirer des capitaux privés et partager les risques. L’exemple de la municipalité de Stellenbosch en Afrique du Sud, qui a délégué l’électrification d’un quartier informel à un opérateur social (iShack), illustre comment un PPP « social » peut étendre l’accès à l’électricité grâce à des contrats équilibrés.

    • Obligations vertes et emprunts directs

    Les villes africaines les plus solvables ou structurées (Johannesburg, Le Cap) ont déjà émis des obligations municipales vertes pour financer l’extension de réseaux, l’achat de bus propres, etc. Cette démarche, très répandue aux États-Unis, pourrait s’étendre dans d’autres grandes agglomérations africaines, à condition de renforcer la gouvernance locale et la capacité à structurer des projets bancables.

    • Capital-investissement et banques locales

    Des fonds dédiés aux énergies renouvelables (par exemple soutenus par la BAD) ou des banques commerciales locales commencent à financer des mini-réseaux, des centrales solaires et autres infrastructures vertes. Les montages en blended finance – combinant prêts, garanties publiques et investissements privés – s’imposent comme des solutions adaptées aux pays à risque perçu élevé.

    4. Financements innovants : Réinventer les Modèles Locaux

    Face aux limites des schémas traditionnels, des solutions adaptées au contexte africain émergent.

    • Paiements mobiles et micro-financement PayGo

    Les kits solaires en « pay-as-you-go » (M-KOPA, etc.), très développés en Afrique de l’Est, montrent qu’il est possible de diffuser massivement l’énergie propre via le mobile money. Les collectivités, en soutenant ces innovations (exonérations, facilitation d’implantation), contribuent à l’accès à l’énergie hors-réseau pour les zones défavorisées.

    • Coopératives d’énergie et approches communautaires

    Certains districts, comme celui de Kasese en Ouganda, ont mis en place des fonds communautaires permettant aux habitants d’acquérir progressivement des panneaux solaires ou des foyers améliorés. Les coopératives énergétiques, si elles sont renforcées par des appuis publics initiaux, peuvent assurer une gestion locale et pérenne de mini-centrales solaires ou hydroélectriques.

    • Financement participatif (crowdfunding)

    Des plateformes spécialisées (Trine, Lendahand, etc.) ouvrent la voie à des financements citoyens pour des projets solaires ou d’électrification. Cette approche a une portée encore limitée, mais elle génère un fort engagement social et peut compléter d’autres sources de financement.

    Ces sources de financement offrent un éventail riche, mais leur efficacité dépend fortement de la capacité des collectivités à structurer des projets robustes et à s’inspirer d’expériences réussies ailleurs. Deux modèles étrangers sont particulièrement riches en enseignements : les États-Unis et l’Allemagne.

    II. S’inspirer de Modèles Réussis : L’Afrique peut analyser et adapter les modèles venant des États-Unis et de l’Allemagne

    Pour mieux comprendre comment les collectivités africaines peuvent tirer parti de divers financements, examinons brièvement deux cas emblématiques : les États-Unis et l’Allemagne. Leurs contextes sont très différents de celui de la plupart des pays africains, mais ils offrent des pistes d’inspiration intéressantes.

    1. Les États-Unis : Autonomie Locale et Coopératives Rurales

    Le modèle américain repose sur trois piliers majeurs :

    • Une Autonomie des États fédérés et des Obligations Municipales

    Les États-Unis disposent d’un marché d’obligations municipales très développé (près de 2 900 milliards de dollars d’encours), exonérées d’impôts fédéraux dans de nombreux cas. Les villes et comtés peuvent librement emprunter pour financer leurs infrastructures (électricité, eau, transports, etc.). Des régies publiques locales (public power) comme la LADWP (Los Angeles Department of Water and Power) émettent des obligations pour moderniser leur réseau ou développer des parcs solaires, ce qui renforce l’indépendance financière locale.

    • Des Entreprises Publiques Locales et des Services Municipaux

    Plus de 2 000 entreprises d’électricité municipale alimentent près de 49 millions d’habitants, réinvestissant leurs bénéfices au profit de la collectivité. Le Sacramento Municipal Utility District (SMUD) en Californie en est un exemple emblématique : il finance ses projets renouvelables et d’efficacité énergétique grâce à ses propres revenus, sous le contrôle direct des citoyens.

    • Des Coopératives électriques rurales

    Héritées du programme d’électrification des années 1930, plus de 800 coopératives rurales fournissent l’électricité à environ 42 millions d’Américains, couvrant plus de la moitié du territoire national. Détenues par leurs membres-usagers, elles opèrent en but non lucratif et demeurent un pilier de la distribution électrique locale. Soutenues à l’origine par des prêts bonifiés de l’État, elles assurent désormais la pérennité de leurs réseaux et investissent dans des énergies renouvelables décentralisées.

    Leçons clés pour l’Afrique

    Les États-Unis offrent l’exemple d’une capacité fiscale locale solide et d’une organisation coopérative efficace pour desservir des territoires peu rentables. L’accès direct aux marchés de capitaux constitue un atout considérable pour financer les infrastructures énergétiques. On peut retenir de manière spécifique les points suivants :

    • Accorder aux collectivités locales la latitude d’emprunter et de piloter directement les services énergétiques peut les rendre plus réactives et responsables.
    • Le recours aux obligations municipales (adossées à des garanties partielles internationales, si nécessaire) ouvre l’accès aux capitaux privés pour des investissements d’ampleur.
    • Les coopératives, soutenues au démarrage par des prêts bonifiés ou garanties étatiques, peuvent être un levier solide pour l’électrification rurale.

    2. L’Allemagne : remunicipalisation de l’énergie, financements publics incitatifs et coopératives citoyennes

    Le modèle allemand repose sur :

    • La Remunicipalisation et les « Stadtwerke »

    Les Stadtwerke sont des régies municipales fournissant électricité, gaz, eau et chaleur urbaine. Elles représentent plus de la moitié de la distribution d’électricité à l’échelle nationale. Depuis 2005, on assiste à un mouvement de remunicipalisation (rachat des réseaux auparavant concédés à des opérateurs privés) pour mieux maîtriser la transition énergétique locale et maintenir les revenus de l’énergie au bénéfice du territoire.

    • Des Soutiens publics dédiés à la transition

    La loi allemande sur les énergies renouvelables (EEG) a introduit un tarif d’achat garanti (Feed-in Tariff) stimulant massivement les investissements privés et citoyens. Par ailleurs, des banques publiques comme la KfW octroient des prêts à taux préférentiels aux communes pour la rénovation énergétique ou la production renouvelable, tandis que certains Länder garantissent les emprunts de projets coopératifs.

    • Des Coopératives d’énergie citoyennes

    L’Allemagne compte près de 900 coopératives énergétiques, souvent consacrées au photovoltaïque, à l’éolien ou à la biomasse. Elles permettent aux citoyens d’investir collectivement dans la production d’énergie verte, garantissant l’ancrage local et le partage équitable des bénéfices. Des exemples comme la coopérative EWS Schönau, qui gère le réseau électrique de sa petite ville, illustrent la réussite de la propriété citoyenne et de la gouvernance démocratique pour accélérer la transition.

    Leçons clés pour l’Afrique à tirer du cas Allemand

    L’Allemagne démontre qu’une décentralisation (voire relocalisation) de l’énergie, soutenue par des financements publics ciblés et la participation active des citoyens, peut accélérer l’essor des énergies vertes. De manière spécifique, il ressort que : 

    • Une gouvernance locale forte, épaulée par des mécanismes nationaux incitatifs (tarifs subventionnés, prêts bonifiés), peut stimuler la création de régies municipales ou de sociétés d’économie mixte locales.
    • L’implication citoyenne via des coopératives favorise l’acceptation sociale et la pérennité financière des infrastructures.
    • Le soutien d’institutions publiques (banques de développement, programmes fédéraux) est essentiel pour rassurer les investisseurs et ancrer la transition sur le long terme.

    L’analyse de ces deux modèles révèle que la réussite passe par la combinaison d’une forte autonomie financière locale, d’un soutien public ciblé et de l’engagement actif des citoyens, autant d’éléments susceptibles d’être adaptés aux réalités africaines.

    Ces modèles ne sont pas transposables à l’identique, mais ils offrent une source précieuse d’inspiration. Reste à les traduire en stratégies concrètes adaptées aux réalités africaines.

    III. Agir Localement : Recommandations Stratégiques pour les Collectivités Africaines

    Au regard de l’expérience internationale et des initiatives déjà engagées sur le continent, plusieurs approches éprouvées peuvent orienter utilement les collectivités africaines :

    1. Établir un cadre juridique propice à la décentralisation
    • Accorder aux villes et communes un rôle légalement reconnu pour investir et exploiter des infrastructures énergétiques (mini-réseaux solaires, centrales biomasse locales, etc.).
    • Prévoir un partage clair des recettes fiscales liées à l’électricité ou à la production renouvelable, permettant aux collectivités d’assurer une part de financement autonome.
    1. Ouvrir l’accès aux marchés financiers et aux garanties
    • Former les équipes municipales à l’émission d’obligations locales vertes ou à la structuration de PPP.
    • Établir des mécanismes de garantie partielle (via des institutions multilatérales ou des fonds d’investissement) pour rassurer les investisseurs sur la viabilité des projets locaux.
    1. Encourager les coopératives et l’implication communautaire
    • S’inspirer du modèle des coopératives électriques pour électrifier les zones rurales isolées.
    • Faciliter le financement participatif, notamment via la diaspora, en développant des plateformes fiables et transparentes.
    • Soutenir la création de fonds communautaires pour l’achat groupé d’équipements solaires ou de foyers améliorés, avec un mécanisme de remboursement souple (microfinance, mobile money).
    1. Instaurer des incitations économiques
    • Mettre en place des tarifs de rachat préférentiels pour l’électricité verte produite localement ou des subventions ciblées sur les installations solaires/éoliennes communautaires.
    • Débloquer des lignes de crédit à taux bonifié pour les municipalités investissant dans l’efficacité énergétique (éclairage public LED, bâtiments sobres en énergie) et la production propre.
    1. Renforcer les capacités et la planification stratégique
    • Créer ou consolider des unités techniques au sein des collectivités, capables d’élaborer des projets « bancables » (analyse des risques, business plans, études d’impact).
    • Participer à des réseaux et partenariats internationaux (p. ex. Convention des Maires en Afrique subsaharienne, ICLEI) pour échanger les bonnes pratiques et accéder à des soutiens financiers et techniques.
    1. Assurer la transparence et la bonne gouvernance
    • Instaurer un suivi rigoureux (audits, reporting) des projets pour rassurer les investisseurs et les bailleurs.
    • Veiller à l’équité sociale : la transition énergétique doit prioriser l’accès pour les populations vulnérables et inclure des dispositifs de subvention ou de tarification solidaire.
    1. Adopter une vision globale et adaptée au contexte local
    • Tenir compte des réalités propres à chaque territoire : potentiels énergétiques (solaire, hydro, éolien, biomasse), niveau de revenu des ménages, infrastructures existantes.
    • Combiner différentes sources de financement (public, privé, international, participatif) pour structurer des projets robustes face aux aléas économiques et climatiques.

    Conclusion

    Les collectivités locales africaines disposent aujourd’hui d’un éventail de plus en plus large de mécanismes pour financer la transition énergétique, depuis les dotations publiques nationales et les bailleurs internationaux jusqu’aux partenariats public-privé et aux approches les plus innovantes (coopératives, crowdfunding, PayGo).

    Les exemples des États-Unis et de l’Allemagne montrent qu’une gouvernance décentralisée, associée à une forte participation citoyenne et à des incitations publiques cohérentes, peut accélérer considérablement la mutation du système énergétique. Certes, le contexte africain présente des contraintes socio-économiques et institutionnelles spécifiques, mais l’adaptation créative de ces modèles ouvre des perspectives prometteuses.

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