L’Afrique est aujourd’hui confrontée à un double défi : répondre aux besoins croissants en énergie de ses populations tout en s’inscrivant dans une logique de transition énergétique durable. Dans ce contexte, les collectivités locales apparaissent comme des acteurs clés. Mais pour qu’elles puissent jouer leur rôle, des conditions doivent être réunies. Ce texte explore les fondations juridiques et administratives nécessaires, les mécanismes financiers disponibles, ainsi que des exemples inspirants déjà à l’œuvre sur le continent.
La transition énergétique locale en Afrique est une nécessité urgente face aux défis climatiques, économiques et sociaux. Pour réussir cette transition, les collectivités locales doivent surmonter plusieurs obstacles : juridiques, administratifs, financiers et sociaux. Cet article présente les prérequis indispensables à mettre en place, les leviers financiers à mobiliser, et des exemples concrets en Afrique illustrant comment avancer efficacement vers cette transformation.
I. Prérequis Juridiques et Administratifs
Avant toute mobilisation de ressources ou de partenaires, les collectivités doivent pouvoir s’appuyer sur un cadre clair et des capacités solides. Voici les cinq principaux piliers à bâtir.
1. Clarifier les Cadres Juridiques : Le Point de Départ Nécessaire
Pour toute collectivité locale souhaitant jouer un rôle actif dans l’énergie, le premier obstacle à lever est juridique. Dans de nombreux pays africains, les lois sont floues, centralisées ou inadaptées aux dynamiques locales. Cela rend difficile, voire impossible, l’investissement local dans la production ou la distribution d’énergie.

Quelles sont les pistes de solution ?
- Il est impératif de définir clairement les compétences des collectivités en matière de production, distribution et vente d’énergie.
- Il faut lever les monopoles injustifiés, souvent hérités de modèles centralisés obsolètes.
- Une harmonisation des réglementations régionales permettrait d’offrir un environnement plus lisible et attractif pour les investisseurs.
- Enfin, l’encouragement du contenu local et l’intégration des entreprises territoriales peuvent favoriser un développement économique endogène.
En un mot : sans cadre clair, il n’y a ni visibilité, ni crédibilité, ni financement possible.
2. Renforcer les Capacités Locales : Un Impératif pour Passer à l’Action
Une fois les bases juridiques posées, encore faut-il que les collectivités aient les moyens de leurs ambitions. Or, beaucoup souffrent d’un manque criant de compétences techniques et administratives pour piloter des projets énergétiques complexes.
Des réponses concrètes existent :
- Il convient de former des ingénieurs municipaux et des gestionnaires de projet, en partenariat avec les universités et centres techniques.
- La création d’unités énergie locales permettrait une meilleure planification et un meilleur suivi des initiatives.
- Enfin, les échanges d’expériences entre collectivités avancées et moins expérimentées peuvent permettre un apprentissage mutuel rapide et efficace.
Dans certains pays il sera nécessaire de mettre en place une stratégie globale pour doter les gouvernements locaux de ressources humaines, dont le secteur de l’énergie pourra bénéficier.
L’enjeu est simple : une collectivité ayant une ressource humaine bien formée inspire une plus grande confiance aux investisseurs et attire plus de partenaires.
3. Faciliter l’Accès au Financement : Lever le Principal Verrou
Même avec des textes clairs et des équipes compétentes, rien n’est possible sans argent. Le financement est sans doute l’un des principaux freins au développement énergétique local. Trop souvent, les projets sont abandonnés faute de ressources.
Quelles sont les stratégies à privilégier ?
- Créer des fonds dédiés, alimentés par les États, les citoyens, la diaspora et les partenaires techniques et financiers.
- Développer des crédits accessibles via des banques publiques comme la BAD ou la BOAD.
- Stimuler les Partenariats Public-Privé (PPP), qui permettent de combiner les forces du secteur public et du privé.
- Enfin, miser sur l’innovation financière : crowdfunding, coopératives citoyennes, obligations vertes municipales.
La clé ici : diversifier les sources de financement pour sécuriser et pérenniser les projets.
4. Simplifier et Harmoniser les Procédures : Rendre l’Administration Facilitatrice
Un autre facteur souvent sous-estimé est la complexité administrative. De nombreuses collectivités renoncent à porter des projets énergétiques simplement à cause d’obstacles bureaucratiques insurmontables.
Pour changer cela :
- Il est utile de créer des pôles d’accompagnement dédiés à l’énergie, pour guider les collectivités dans leurs démarches.
- Standardiser les règles et redevances à l’échelle nationale ou régionale permettrait de gagner en lisibilité.
- La diffusion de guides pratiques sur la mise en œuvre de projets énergétiques aiderait les équipes locales à mieux s’outiller.
L’objectif est clair : faire de l’administration un levier de facilitation, et non un frein à l’innovation locale.
5. Assurer une Transition Juste et Inclusive : L’Énergie au Service des Populations
La transition énergétique ne doit pas seulement être technique. Elle doit aussi être sociale et démocratique. Trop souvent, les projets sont pensés sans les populations, ce qui nuit à leur acceptabilité et à leur efficacité.
Comment rendre cette transition plus inclusive ?
- Associer les collectivités dès la phase de conception des projets est un impératif démocratique. Cela permet aussi de mieux gérer les transitions et changements avec les populations.
- Mettre en place des fonds participatifs permet aux citoyen/nes de devenir co-investisseurs et bénéficiaires.
- Enfin, organiser des consultations citoyennes régulières favorise l’adhésion, la transparence et la gestion des difficultés qu’un tel projet pourrait rencontrer.
Au fond, une transition réussie est une transition dont tout le monde bénéficie.
II. Exemples qui vont dans la bonne direction en Afrique
Plusieurs pays africains ont déjà franchi des étapes importantes en matière de décentralisation énergétique. Ces expériences offrent des enseignements précieux.

1. Décentralisation de la réglementation électrique :
Des pays comme le Nigeria ont récemment modifié leur constitution et leur législation pour décentraliser le secteur électrique. En 2023, le Nigeria a amendé sa constitution et promulgué une nouvelle loi sur l’électricité qui donne aux États fédérés le pouvoir d’établir des marchés de génération, transport et distribution d’électricité à l’intérieur de leurs territoires.
Concrètement, les États nigérians peuvent désormais édicter leurs propres lois et délivrer des licences pour des projets électriques locaux, ce qui marque la fin du monopole du régulateur national sur ces activités. Cinq États (Imo, Enugu, Ekiti, Ondo et Oyo) ont déjà mis en place des cadres législatifs et réglementaires locaux conformément à cette réforme.
2. Ouverture du marché aux municipalités productrices :
En Afrique du Sud, où l’électricité était historiquement dominée par la compagnie nationale Eskom, les règlements ont évolué pour intégrer les municipalités.
En octobre 2020, le ministère de l’Énergie sud-africain a amendé la réglementation pour autoriser les municipalités à développer ou acheter leur propre électricité. C’est un tournant majeur qui permet à des villes comme Le Cap ou Johannesburg de lancer des appels d’offres pour des énergies renouvelables et de réduire leur dépendance au réseau national.
Déjà, au moins cinq grandes municipalités sont engagées dans des démarches d’approvisionnement en électricité verte à la suite de cette réforme.
De plus, l’Afrique du Sud a relevé le seuil de capacité des projets nécessitant une licence nationale de 1 MW à 100 MW, ce qui facilite le déploiement de projets décentralisés par des acteurs locaux ou privés.
3. Cadres incitatifs pour les mini-réseaux ruraux :
La Tanzanie fait figure de précurseur régional en matière d’énergie décentralisée. Dès 2008, elle a adopté une politique et un cadre réglementaire novateurs pour les mini-réseaux visant à encourager les investissements privés et communautaires dans les zones non desservies.
Grâce à ce cadre, le nombre de mini-grids a doublé et plus de 100 mini-réseaux sont aujourd’hui exploités par une diversité d’acteurs, incluant la compagnie nationale (TANESCO), des entreprises privées, des organisations religieuses et des communautés locales qui possèdent et gèrent leurs propres systèmes électriques.
Ce modèle montre qu’avec un soutien réglementaire, les initiatives locales (coopératives villageoises, etc.) peuvent prospérer dans le secteur de l’énergie.
4. Implication des gouvernements locaux dans l’approbation des projets :
Même lorsque la planification énergétique reste nationale, certaines législations donnent un rôle aux autorités locales dans la mise en œuvre. Par exemple, au Kenya, la loi d’aménagement du territoire (Physical and Land Use Planning Act de 2019) confère aux comtés le pouvoir d’édicter des procédures et normes encadrant les activités énergétiques sur leur sol .
Concrètement, tout projet de production décentralisée (solaire hors réseau, etc.) doit obtenir au préalable un certificat de non-objection et un permis d’urbanisme de la part du comté local avant de solliciter une licence auprès du régulateur national de l’énergie (EPRA).
Cette disposition garantit que les projets s’alignent sur les plans locaux et impliquent les autorités de proximité dès la phase de conception.
5. Politiques nationales favorables à l’énergie communautaire :
D’autres mécanismes juridiques indirects encouragent l’engagement local. Plusieurs pays ont introduit des tarifs de rachat (feed-in tariffs) ou des régimes de net-métrage ouverts aux petites installations renouvelables, ce qui permet à des collectivités ou coopératives locales de vendre de l’électricité au réseau national.
Par exemple, des programmes d’énergies renouvelables décentralisées soutenus par l’Agence d’électrification rurale au Sénégal ou par l’AMADER au Mali offrent des subventions et des contrats d’achat garantis aux opérateurs locaux d’électrification rurale.
De tels dispositifs, lorsqu’ils sont bien encadrés juridiquement, incitent les acteurs locaux (collectivités, entreprises locales, ONG) à investir dans de petites centrales solaires, hydroélectriques ou biomasse au service de leur communauté.
Ces exemples montrent que les réformes bien conçues peuvent porter des fruits concrets.
Conclusion
Accélérer la transition énergétique locale en Afrique est une ambition légitime, nécessaire, et désormais techniquement accessible. Encore faut-il poser les bons fondements : clarifier les responsabilités des collectivités, renforcer leurs compétences, simplifier les démarches administratives, impliquer les populations et bâtir un cadre juridique incitatif. L’analyse de plusieurs pays africains montre que ces réformes sont non seulement possibles, mais qu’elles donnent des résultats concrets lorsque les conditions sont réunies.
Cependant, un dernier levier reste fondamental : le financement. Car sans ressources mobilisées et accessibles, les meilleures volontés resteront sans effet. Dans le troisième et dernier article de cette série, nous explorerons en détail les solutions financières adaptées aux collectivités locales africaines : budgets publics, partenariats privés, mécanismes innovants, et bonnes pratiques internationales. Une étape décisive pour faire de la transition énergétique un véritable moteur de développement local.


