Kampala 2025 : une nouvelle chance pour respecter les engagements agricoles africains
En janvier 2025, l’Union africaine adoptait la Déclaration de Kampala, qui fixe le cap de la transformation agricole du continent pour la période 2026–2035 dans le cadre renouvelé du PDDAA. Cette nouvelle feuille de route continentale réaffirme un engagement politique central : celui d’allouer au moins 10 % des budgets nationaux au secteur agricole, conformément aux engagements pris à Maputo en 2003 et réitérés à Malabo en 2014.
Vingt ans après Maputo, cet objectif reste massivement non tenu. Dans la majorité des pays africains, les investissements agricoles oscillent entre 4 % et 7 % des budgets publics. Ce retard n’est pas simplement un échec technique ; il traduit une fragilité structurelle de la gouvernance budgétaire agricole, et surtout, une implication encore insuffisante des premiers concernés : les organisations paysannes (OP).
C’est dans ce contexte que j’ai eu l’honneur de participer, aux côtés de ma collègue Vanessa Tchinde, à un atelier stratégique organisé à Yaoundé du 2 au 4 juillet 2025, réunissant la PAFO, l’AUDA-NEPAD et la Commission de l’Union africaine (AUC-ARBE). Ce dialogue a permis de poser les fondements d’une domestication effective de la Déclaration de Kampala, centrée sur la reconnaissance pleine et entière du rôle structurant des OP.
Les OP : piliers ignorés de la souveraineté alimentaire
Partout sur le continent, les OP organisent les producteurs, structurent les filières, diffusent les innovations agroécologiques, défendent les droits fonciers, participent à la commercialisation, et dans certains cas, accompagnent déjà le suivi des politiques publiques. Elles sont, de fait, les chevilles ouvrières de la souveraineté alimentaire africaine.
Mais dans la réalité des politiques agricoles, leur place reste périphérique. Le plus souvent, elles sont consultées de manière ponctuelle, sans réel pouvoir décisionnel, sans mandat explicite, et sans accès structuré à l’information budgétaire. Ce décalage entre leur rôle économique et leur pouvoir politique explique en grande partie la déconnexion persistante entre les besoins des producteurs et les budgets votés.
Que doivent faire les gouvernements et institutions régionales ?
L’un des enseignements majeurs de l’atelier de Yaoundé est que les 10 % doivent désormais être plus qu’une cible politique : ils doivent devenir une norme juridique, budgétaire et institutionnelle. Cela appelle plusieurs évolutions :
D’abord, les gouvernements doivent inscrire cet engagement dans les lois de finances pluriannuelles, avec des plans de progression budgétaire encadrés et transparents. Ensuite, ils doivent co-construire les programmes nationaux d’investissement agricole (PNIA) avec les organisations paysannes, via des protocoles d’accord clairs, définissant rôles, responsabilités, et mécanismes de redevabilité.
La gouvernance budgétaire doit également s’ouvrir : des comités intersectoriels réunissant ministères techniques et OP doivent piloter les politiques agricoles de manière continue, avec des capacités de suivi et d’arbitrage réelles.
Au niveau des Communautés économiques régionales, des cadres harmonisés de participation des OP doivent être institués, assortis de guichets régionaux de financement pour soutenir les initiatives paysannes.
Enfin, au niveau de l’Union africaine, la PAFO doit disposer d’un siège permanent et décisionnel dans tous les organes de gouvernance du PDDAA, et un tableau de bord continental des dépenses agricoles, désagrégé par bénéficiaires, doit être mis en place pour garantir la transparence et la reddition de comptes.
Les organisations paysannes face à leurs propres défis
Les participants à l’atelier ont également souligné que l’évolution de la place des OP dans la gouvernance agricole dépend aussi de leur propre capacité à se renforcer de l’intérieur.
Il s’agit, d’abord, de professionnaliser la gouvernance interne : former les responsables au plaidoyer budgétaire, à l’analyse des politiques publiques, et au suivi-évaluation ; mettre en place des règles de redevabilité ; améliorer la communication interne.
Ensuite, les OP doivent produire des données indépendantes. Grâce à des outils numériques simples, elles peuvent suivre l’exécution des dépenses agricoles sur le terrain et publier chaque année des contre-rapports citoyens, qui enrichissent et équilibrent le débat public.
Les OP doivent également innover dans le domaine financier : la création de fonds coopératifs, de mécanismes de garantie mutualisée ou de dispositifs de crédit adaptés permettra de démontrer que des solutions autonomes sont possibles, viables, et scalables.
En parallèle, elles doivent consolider des alliances stratégiques avec les mouvements de jeunes, de femmes et les réseaux agroécologiques, afin de porter des propositions communes dans les arènes régionales et continentales.
Enfin, les OP ont un rôle décisif à jouer dans la mobilisation citoyenne. Il s’agit de vulgariser la Déclaration de Kampala dans les langues locales, de sensibiliser les communautés rurales via les radios communautaires, les réunions de villages, les espaces de marché. Car une gouvernance partagée commence toujours par une base sociale bien informée.
Un cap clair pour 2026–2028 : volonté politique et co-construction
Le message de Yaoundé est sans ambiguïté : la domestication de Kampala ne peut pas être une démarche technocratique descendante. Elle doit devenir une dynamique de co-responsabilité politique, économique et citoyenne.
Cela suppose que les gouvernements publient des plans budgétaires agricoles clairs et suivis, que les institutions régionales harmonisent les règles du jeu, et que les OP deviennent des partenaires opérationnels à toutes les étapes : conception, budgétisation, mise en œuvre, suivi et évaluation.
Dans les deux à trois prochaines années, des actions concrètes doivent être mises en œuvre : audit des dépenses agricoles passées, inscription du seuil des 10 % dans les lois de finances, création de registres publics des projets agricoles financés, lancement d’un observatoire citoyen du financement agricole, et publication de rapports conjoints OP – États – UA sur l’exécution réelle des engagements.
Conclusion – Des promesses aux résultats, par l’intelligence collective
Ce que l’Afrique attend aujourd’hui, ce ne sont plus des déclarations d’intention. Ce sont des mécanismes concrets, transparents et durables, pour faire de l’agriculture un pilier réel de son développement et de sa souveraineté. Et cela ne pourra se faire sans les organisations paysannes.
Quand les paysans participent à l’allocation des ressources, l’agriculture cesse d’être une dépense. Elle devient un projet politique.
En participant, aux côtés de ma collègue Vanessa Tchinde, à ce dialogue stratégique avec la PAFO, l’AUDA-NEPAD et la Commission de l’Union africaine, j’ai pu mesurer combien les clés sont désormais entre les mains des acteurs africains eux-mêmes. Kampala ne doit pas être le dernier chapitre d’un cycle d’engagements non tenus. Il peut être le premier acte d’une nouvelle gouvernance agricole centrée sur les producteurs et la justice sociale.
Franck Essi
Consultant senior – STRATEGIES!


