Dans le premier article de cette série, De Kampala à l’impact : construire des systèmes agroalimentaires fonctionnels en Afrique, nous avons montré que la transformation des systèmes agroalimentaires africains ne relève ni du manque d’idées, ni de l’absence de solutions. Des leviers concrets existent déjà sur le continent, éprouvés par l’expérience, capables de produire des résultats réels à condition que les États deviennent véritablement fonctionnels et que chaque acteur assume pleinement son rôle.
Mais identifier des leviers ne suffit pas.
À partir de 2026, la Déclaration de Kampala ne jugera pas les intentions. Elle mettra chaque acteur face à ses responsabilités, à travers des questions simples, directes et impossibles à esquiver.
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Kampala face à l’épreuve des responsabilités
Au-delà des discours, des déclarations solennelles et des slogans, la Déclaration de Kampala posera à chaque acteur des systèmes agroalimentaires des questions simples, concrètes et dérangeantes. Ces questions ne sont pas idéologiques. Elles sont mesurables, politiques et opérationnelles.
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1. Ce que l’État devra désormais assumer
L’argent public agricole arrive-t-il réellement jusqu’aux producteurs ?
- Combien de paysans ont effectivement reçu des intrants, un appui ou un service agricole ?
- Peut-on le démontrer simplement et publiquement, avec des preuves claires et vérifiables ?
Si l’État ne peut pas répondre clairement à cette question, alors la politique agricole échoue, quelles que soient les intentions affichées.
Avons-nous fait des choix clairs ou essayons-nous encore de tout faire à la fois ?
- Quelles filières avons-nous réellement priorisées ?
- Les budgets, les infrastructures et les politiques publiques suivent-ils réellement ces priorités ?
Sans priorités clairement assumées, il n’y a pas de transformation, seulement de la dispersion.
Corrigeons-nous rapidement ce qui ne marche pas ?
- Quels programmes agricoles ont échoué cette année ?
- Qu’avons-nous changé concrètement en conséquence ?
Un État efficace n’est pas celui qui ne se trompe jamais, mais celui qui reconnaît ses erreurs et les corrige vite.
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2. Ce que les organisations paysannes ne peuvent plus éluder
Sommes-nous capables de dire clairement ce que l’État a promis et ce qu’il a réellement fait ?
- Suivons-nous les engagements budgétaires et politiques en matière agricole ?
- Rendons-nous visibles les écarts entre les promesses officielles et les réalisations sur le terrain ?
Les plaidoyers des organisations paysannes n’auront d’impact que s’ils reposent sur des faits irréfutables.
Sommes-nous des partenaires de solutions ou seulement des dénonciateurs ?
- Apportons-nous des propositions concrètes et réalistes ?
- Aidons-nous à améliorer ce qui existe, plutôt que de seulement le rejeter ?
Sans propositions crédibles, la protestation perd sa force politique.
Parlons-nous au nom des producteurs avec des faits vérifiables ou seulement avec des discours ?
- Disposons-nous de données issues du terrain (revenus, accès aux intrants, foncier, crédit) ?
- Utilisons-nous des outils structurés pour étayer nos positions ?
La crédibilité politique des organisations paysannes dépend désormais de leur capacité à produire et utiliser des données fiables, pas seulement à protester.
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3. Les responsabilités que le secteur privé ne peut plus contourner
Notre activité crée-t-elle une véritable valeur pour les producteurs locaux ?
- Les paysans gagnent-ils réellement mieux leur vie grâce à nos activités ?
- Les relations économiques sont-elles équilibrées et équitables ?
Un secteur privé extractif fragilise la transformation qu’il prétend soutenir.
Investissons-nous dans la durée ou cherchons-nous seulement des profits rapides ?
- Nos investissements renforcent-ils durablement les filières locales ?
- Créent-ils des emplois stables et de long terme ?
La transformation agroalimentaire exige de la patience, de la confiance et une vision de long terme.
Nos pratiques sont-elles socialement et environnementalement responsables ?
- Respectons-nous les terres, les communautés, les femmes et les jeunes ?
- Réduisons-nous les pertes et les impacts négatifs sur l’environnement ?
Sans responsabilité sociale et environnementale, il n’y a ni légitimité sociale ni durabilité économique.
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4. Le rôle décisif de la société civile
Suivons-nous réellement l’action publique ou seulement les discours ?
- Que disent concrètement les budgets, les listes de bénéficiaires et les résultats observés ?
- Appuyons-nous nos analyses sur des données vérifiables ?
La vigilance citoyenne commence là où les discours officiels s’arrêtent.
Aidons-nous les citoyens à comprendre et à se mobiliser ?
- Les paysans et les consommateurs comprennent-ils leurs droits et les enjeux agricoles ?
- Nos messages sont-ils accessibles, clairs et pédagogiques ?
Une société civile efficace éclaire avant de dénoncer.
Sommes-nous crédibles et réellement indépendants ?
- Nos analyses sont-elles honnêtes, même lorsqu’elles dérangent ?
- Évitons-nous les postures opportunistes ou complaisantes ?
Sans crédibilité morale, la société civile perd toute influence.
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Conclusion : Kampala comme moment de vérité
Les questions posées ici prolongent directement les dix leviers présentés dans le premier article de cette série. Elles en constituent l’épreuve décisive. Kampala ne marquera un tournant que si chaque acteur accepte d’être évalué non sur ses intentions, mais sur ses actes, ses choix, ses corrections et sa cohérence.
La transformation agroalimentaire africaine n’est plus une affaire de nouveaux cadres stratégiques.
Elle est désormais une affaire de responsabilité, de courage politique et de redevabilité.
Kampala n’est pas un slogan. C’est une épreuve de vérité.


