De Kampala à l’impact : construire des systèmes agroalimentaires fonctionnels en Afrique – Partie 1

On parle beaucoup d’agriculture en Afrique. Et c’est normal : l’agriculture touche à presque tout. Elle touche à la souveraineté alimentaire (le fait de pouvoir nourrir sa population par ses propres moyens), à l’emploi, à la stabilité sociale, et même à la paix et la sécurité. Pourtant, malgré de grands engagements politiques — de Maputo à Malabo, puis maintenant Kampala — les résultats ne sont pas à la hauteur. Les évaluations régulières du PDDAA (Programme Détaillé de Développement de l’Agriculture Africaine) montrent que la plupart des pays ne sont pas sur la bonne trajectoire, pas au rythme nécessaire, pour atteindre leurs objectifs agricoles et alimentaires.[1]

Avec la Déclaration de Kampala (2026–2035), une chose devient évidente : le problème n’est plus que l’Afrique manque de plans. Le problème, c’est que beaucoup de pays ont du mal à transformer ces plans en résultats concrets et durables pour les producteurs et pour les citoyens. C’est pour cela que STRATEGIES! Défends une idée centrale : il n’y aura pas de transformation durable des systèmes agroalimentaires sans États fonctionnels, des États capables de décider clairement, d’arbitrer, de coordonner les acteurs, et de rendre des comptes.[2]

Systèmes agroalimentaires fonctionnels : l’ambition stratégique

Des systèmes agroalimentaires fonctionnels, ne produisent pas seulement plus, ils permettent dans la durée :

  • De créer de la valeur (plus de revenus et d’opportunités),
  • D’être résilient (capable de résister aux crises : climat, prix, conflits, instabilité),
  • Et d’être inclusif (ne laissant pas certains groupes et territoires à l’écart).

Ces systèmes se résument en trois piliers :

  • Présence et efficacité : l’État et ses services doivent atteindre réellement les villages, les communautés et les producteurs. Il ne doit pas y avoir de “zones mortes” où l’action publique n’arrive jamais.
  • Sécurité et durabilité : les politiques doivent protéger des droits essentiels — droit à se nourrir, droit d’accéder à la terre, droit à un revenu digne — tout en protégeant les ressources naturelles (sols, eau, forêts).
  • Espoir et adaptabilité : un système qui sait apprendre et s’améliorer. Il reconnaît ses erreurs, s’adapte aux chocs, et construit des solutions pour l’avenir avec les acteurs de terrain.

Ces systèmes ne se construisent pas dans les discours. Ils reposent sur l’action coordonnée de ce que nous appelons les architectes de la transformation :

  • Un État stratège et arbitre qui fixe le cap, tranche, coordonne ;
  • Un secteur privé qui crée de la richesse pour tous, et pas seulement des rentes et des profits “faciles” captés par quelques-uns : Ce secteur privé comprend les petits producteurs, les PME nationales et les grandes multinationales ;
  • Une société civile indépendante, qui surveille, explique, alerte, et défend l’intérêt général. Elle comprend des organisations paysannes structurées, solides et crédibles, ainsi que des regroupements de toutes les autres parties prenantes de la chaîne de valeur.

Kampala apporte un nouveau cadre continental. La vraie question maintenant est : comment un État africain peut-il devenir réellement fonctionnel pour rendre tout cela possible ? Dix leviers, déjà visibles dans plusieurs pays africains, montrent une voie.

1. Choisir peu de priorités, mais les assumer politiquement

Un État fonctionnel accepte une vérité simple : on ne peut pas tout faire à la fois. Il choisit 5 à 7 filières stratégiques en utilisant des critères tels que la nutrition, l’avantage concurrentiel sur le marché, le développement de l’industrie, la création d’emplois, etc.  et met tous les moyens en œuvre pour la réussite de ces filières pendant plusieurs années : routes, énergie, recherche, encadrement, politiques de marché. Une des raisons de l’échec de Maputo, c’est la dispersion : beaucoup d’objectifs, mais trop peu de priorités réellement assumées.[3]

Exemple : le Programme d’Intensification des Cultures (CIP) au Rwanda. Le Rwanda a, dès 2007, ciblé un nombre limité de cultures stratégiques (maïs, blé, riz, haricots, pommes de terre, manioc). Des études montrent que, dans certains districts, la production de maïs a nettement augmenté grâce à une combinaison simple : intrants, encadrement technique, organisation des marchés. Il y a des débats sur ses limites (pression sur les cultures traditionnelles, risques si un choc touche ces filières), mais cet exemple montre clairement la force d’une priorité assumée pendant 10 à 15 ans.[4][5][6]

Implication Kampala : chaque pays doit choisir un petit nombre de filières de souveraineté, pour nourrir le pays et de compétitivité, pour exporter et gagner des devises. Il doit communiquer à toutes les parties prenantes les raisons stratégiques pour ces choix et aligner durablement budgets, infrastructures et commerce sur ce choix.

2. Faire arriver l’argent public jusqu’au producteur

Beaucoup de plans agricoles échouent pour une raison simple : l’argent public n’arrive pas jusqu’aux champs et aux productrices et producteurs. Le problème n’est pas seulement “combien on dépense”, mais “pour qui” et “jusqu’où” l’argent va réellement.[7]

Exemple : les subventions digitalisées (E-voucher / E-wallet).

  • Le E-voucher est un bon électronique : au lieu d’un papier ou d’un intermédiaire, le producteur reçoit un bon sur un système numérique.
  • Le E-wallet est un portefeuille électronique : le producteur reçoit directement une aide via son téléphone ou “compte” mobile.

Au Nigeria, le système E-wallet a été conçu pour éviter les “agriculteurs fantômes” et faux bénéficiaires.  Une subvention pour les engrais et semences est transférée directement aux producteurs via mobile. Au Togo, des mécanismes inspirés de ces approches ont amélioré la traçabilité et réduit l’intermédiation politique.[8][9][10]

Implication Kampala : les subventions doivent passer par des canaux traçables (mobile money, cartes électroniques), les listes des bénéficiaires doivent être publiées pour pouvoir être auditées par la société civile. La vraie question devient : “l’argent est-il effectivement arrivé aux productrices et producteurs identifiés ?”

3. Faciliter l’accès au crédit en partageant le risque

Les banques prêtent peu à l’agriculture car elles la jugent trop risquée : climat, prix instables, manque de garanties. Sans action publique, le crédit agricole reste marginal.[11]

Exemple : le Mécanisme Incitatif de Financement Agricole (MIFA) au Togo.
« Dérisquer » pour que les banques acceptent de prêter. Le MIFA s’appuie sur trois idées : mieux organiser les producteurs, mieux structurer les chaînes de valeur, et partager une partie du risque avec l’État à travers une garantie partielle. Ce qui a permis d’augmenter les crédits agricoles.[9][10]

Implication Kampala : plutôt que des petits programmes publics isolés, les États doivent construire, avec les institutions financières existantes et les productrices/producteurs, des mécanismes de partage du risque : garanties, fonds de garantie, assurance indicielle (pluie, sécheresse, etc.).

4. Sécuriser l’accès à la terre sans exclure

Si les producteurs ne sont pas sûrs de garder leurs terres, ils investissent moins sur le long terme (arbres, irrigation, conservation des sols). Mais attention : certains dispositifs peuvent aussi favoriser l’accaparement de terres.[12]

Exemple : les Plans Fonciers Ruraux (PFR) au Bénin. Les PFR ont cherché à sécuriser les droits existants en reconnaissant les droits coutumiers, en cartographiant et en enregistrant les droits avec les communautés. Les évaluations montrent une réduction des conflits et une meilleure sécurité perçue, avec des coûts plus faibles qu’un cadastre individuel généralisé.[13][14]

Implication Kampala : il ne s’agit pas seulement de “donner des titres”, mais de sécuriser les droits existants (y compris collectifs et coutumiers), en protégeant explicitement femmes, jeunes et groupes vulnérables.

5. Rendre les services agricoles réellement utiles

Le conseil agricole (extension/vulgarisation) peut booster la productivité. Mais trop souvent, il se limite à pousser des intrants, sans accompagner la gestion économique de la ferme.[15]

Exemple : le coton biologique au Mali. Des programmes (Helvetas et CMDT) ont montré qu’un conseil axé sur l’agroécologie (compost, rotations, biopesticides) peut réduire fortement les coûts d’intrants et ouvrir des marchés à meilleure valeur. Résultat : meilleure marge nette, car on dépense moins et on vend mieux.[16]

Implication Kampala : les États doivent moderniser l’extension : agroécologie, gestion économique, information sur prix/météo/risques, via agents de terrain, radio, mobile.

6. Relier agriculture et alimentation des enfants

Les cantines scolaires, hôpitaux et l’armée dépensent beaucoup. Orienter leurs achats vers les productrices/producteurs locaux permet de structurer des filières, garantir un revenu stable aux productrices/producteurs, ce qui accroît leurs tendances à l’investissement. La sécurité alimentaire s’améliore dans son ensemble.

Exemple : « Home-grown School Feeding » (alimentation scolaire approvisionnée localement) au Sénégal.
Une étude ex ante utilisant des modèles LEWIE (modèles qui mesurent l’impact d’un programme sur l’économie locale) montre un potentiel important : stimulation des économies locales, hausse des revenus, meilleure nutrition, à condition de paiements fiables et d’une bonne organisation des producteurs.[17]

Implication Kampala : intégrer l’achat des produits alimentaires locaux dans la gestion de toutes les structures gouvernementales.  Il est important d’inscrire des quotas d’achats en ciblant les groupes marginalisés locaux (femmes, jeunes, personnes vivant avec handicap, etc.) , simplifier les procédures d’achat et de paiement et assurer des paiements rapides et réguliers.

7. Réduire les pertes post-récolte avant de produire plus

On parle beaucoup de produire plus. Mais une part importante est perdue ou vendue trop vite à bas prix, faute de stockage et de transformation.

Exemple : le warrantage paysan au Burkina Faso.
Le warrantage est un système simple : les producteurs stockent une partie de leur récolte dans un magasin sécurisé, et obtiennent un crédit avec ce stock comme garantie. Cela évite la “vente de détresse” juste après récolte, permet de vendre plus tard à meilleur prix, et donne de la trésorerie pendant la soudure.[18][19][20][21][22]

Implication Kampala : investir dans le stockage, la préservation et la transformation à proximité. Ceci doit être arrimé aux financements adaptés et novateurs comme le crédit adossé aux stocks. Pour renforcer la confiance des producteurs et les encourager à utiliser des méthodes de production intensifiées, il est important de réduire la perte post-récolte et accroître leurs revenus.

8. Associer réellement les agriculteurs aux décisions

Quand les productrices et producteurs ne participent pas réellement, les politiques échouent. Dans beaucoup de pays, la participation est juste pour remplir les formalités. Elles sont souvent superficielles et/ou tardives.[23][24]

Exemple : le CNCR et la LOASP au Sénégal. Le Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux (CNCR) n’a pas été seulement consulté : il a proposé, débattu, mobilisé, et obtenu que l’exploitation familiale soit au cœur de la Loi d’Orientation Agro-Sylvo-Pastorale (LOASP).[25]

Implication Kampala : passer de la simple consultation à une véritable co‑décision, en garantissant aux organisations paysannes une place formelle dans les instances nationales de pilotage des politiques agricoles, en finançant leurs capacités d’analyse, de suivi budgétaire et de plaidoyer, et en veillant à une représentation diversifiée (femmes, jeunes, éleveurs, petits producteurs).

9. Mesurer, publier et corriger rapidement

Maputo et Malabo n’ont pas échoué faute d’objectifs, mais faute de suivi et de correction. Un État fonctionnel n’est pas parfait : il sait voir ses erreurs et s’ajuster.[26][1]

Exemple : le Cadre Harmonisé au Sahel.
C’est un outil commun (plusieurs pays) pour classer la gravité de l’insécurité alimentaire avec des règles partagées. Il produit des cartes deux fois par an, utilisées pour orienter les réponses. Il change le débat : on ne parle pas seulement de “tonnes produites”, mais des populations réellement en crise.[27]

Implication Kampala : choisir peu d’indicateurs de résultats (sécurité alimentaire, revenu rural médian, résilience, pression sur ressources), publier chaque année, et organiser un dialogue d’ajustement qui aboutit à la co-décision et l’allocation des ressources pour les actions rectificatives.

10. Mettre en place une équipe dédiée à l’exécution

L’agriculture dépend de beaucoup de secteurs. Sans coordination forte, tout reste sur le papier.

Exemple : l’ATA en Éthiopie.
L’ATA (Agricultural Transformation Agency) est une agence rattachée au sommet de l’État, créée pour débloquer la mise en œuvre des priorités agricoles. Elle a joué un rôle clé sur semences, extension, et pôles de transformation.[28]

Implication Kampala : créer une unité légère, intégrant les institutions clés, avec mandat politique fort, accès au sommet, et avec de solides capacités d’analyse, de décision et de mise en œuvre efficiente.

Conclusion

La Déclaration de Kampala ne réussira pas par les discours. Elle réussira si, dans chaque pays, l’État devient réellement fonctionnel : choisir, faire arriver les ressources jusqu’au dernier kilomètre, dialoguer avec toutes les parties prenantes, mesurer honnêtement et corriger en temps réel.[31][32]

Les exemples du Rwanda (CIP), du Togo (MIFA), du Bénin (PFR), du Mali (coton biologique), du Sénégal (PNASE et CNCR), du Burkina Faso (warrantage), du Sahel (Cadre Harmonisé) et de l’Éthiopie (ATA) montrent que les solutions existent déjà en Afrique : il faut les étendre, les adapter, les consolider.[4][9][13][16][17][18][25][27][28]

L’enjeu de Kampala n’est donc pas de produire une nouvelle génération de promesses, mais de faire passer l’agriculture africaine du discours aux résultats.

La vraie question devient alors : comment chaque acteur — État, organisations paysannes, secteur privé, société civile — se comporte-t-il face à ces leviers ?

C’est l’objet du deuxième article de cette série, consacré aux questions clés que chaque acteur devra affronter à partir de 2026, s’il veut que Kampala marque un vrai tournant.

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