Le deuxième sommet Russie – Afrique s’est tenue du 27 au 28 juillet 2023 à Saint-Pétersbourg. Une fois de plus, l’Afrique s’est retrouvée invitée par une puissance pour discuter des possibilités de renforcer le partenariat politique, économique et sécuritaire.
Ce sommet Russie – Afrique n’est pas inédit dans son format. On connait depuis longtemps les sommets France – Afrique, les sommets Chine – Afrique, Etats–Unis – Afrique, Union Européenne – Afrique, etc.
Pour ceux et celles qui soutiennent ces sommets, ils y voient une démarche salutaire : les Etats africains seraient dans la diversification effective de leurs relations dans la perspective de réduire l’emprise qu’exercent les ex–puissances coloniales et de saisir les opportunités nouvelles que leur offrent des puissances émergentes.
Pour ceux et celles qui s’en offusquent, ce format de rencontres internationales est problématique. A l’exception du sommet Union Européenne – Union Africaine, chaque fois, c’est un pays qui réunit 54 autres pays du continent. Ce qui est peut–être compréhensible du point de vue du poids économique, diplomatique, militaire desdites puissances comparé au poids cumulé modeste des pays africains. Mais cette situation demeure blessante pour la fierté et la dignité de nombreux Africains qui ne comprennent pas que les leaders africains actuels continuent à se prêter à de tels formats.
Au–delà du format, d’autres faits interpellent :
- Ces sommets sont à l’initiative des puissances mondiales, qu’elles soient anciennes ou émergentes. Ceci suppose que ces dernières sont proactives, ont élaboré un agenda stratégique et se déploient sur l’Afrique dans le but de consolider voire accroitre leur influence.
- Ces sommets se produisent dans des situations de déséquilibre évident de rapport de forces entre les puissances qui invitent et les pays africains qui honorent l’invitation. Les puissances sont évidemment plus fortes, excédentaires dans leurs relations avec l’Afrique. Les pays africains sont évidemment moins forts, déficitaires dans leurs relations avec ces puissances. Ces derniers se retrouvent en situation de demande d’aide, de solidarité et de soutien sans avoir grand-chose à proposer et encore moins à imposer.
- Ces sommets sont l’occasion de voir la stratégie des puissances pour l’Afrique sans que, en face, l’Afrique ou « les Afriques » puissent déployer une stratégie d’envergure spécifique à leur interlocuteur. La plupart des pays africains s’y rendent pour négocier leurs contrats et avantages particuliers. A ces occasions, le rôle et le poids des organisations continentales (Union Africaine) et des communautés économiques régionales (CEDEAO, CEEAC, SADC, etc.) sont quasi nuls.
- A l’occasion de ces sommets, très souvent, les Chefs d’Etat africains affichent leurs divergences de points de vue et d’intérêts. Certains leaders se positionnent comme les meilleurs alliés des puissances invitantes comme si, dans leurs perspectives, leur l’avenir ne s’écrivait pas en priorité avec leurs voisins africains.
- Ces sommets se succèdent mais les choses n’évoluent pas significativement pour les populations. Les problèmes structurels se posent toujours avec acuité. Les besoins en financement ne sont jamais comblés. Les conflits persistent et la transformation économique de l’Afrique n’est toujours pas observée. Des pays connaissent de profondes régressions tandis que d’autres ne mettent pas en œuvre des changements à la hauteur des défis multiples que pose la démographie importante du continent.
- Pis encore, les sommets organisés par les Africains pour traiter des problèmes africains ne font pas l’objet d’autant d’attention et de considération de la part des leaders africains. Des organisations telles que l’Union Africaine et les Communautés Economiques Régionales ne sont pas toujours suffisamment prises au sérieux par les Chefs d’Etat et de Gouvernement africains. Ceci s’illustre par les absences lors des sommets, l’insuffisance des contributions financières et la non-application des stratégies communes élaborées.

Au regard de ce qui précède, il est clairement temps pour les Africains de changer d’approche. Si les Etats africains veulent peser plus sur la scène mondiale et mieux saisir les opportunités qu’offrent les changements en cours au niveau mondial, il est urgent d’opérer quelques évolutions :
- Être lucide sur les voies et moyens de s’en sortir dans le monde actuel. Ceci signifie de considérer qu’il n’y a pas « d’amis » ni de « partenaires » immuables et désintéressés. Chaque puissance a un agenda de consolidation et d’accroissement de sa puissance à travers la coopération avec les Etats africains. Il n’y a donc pas de naïveté à avoir sur ce point de vue. Ceci signifie concrètement d’aborder les sommets en étant absolument clairs sur nos intérêts et les positions communes que les africains ont à défendre devant chaque puissance.
- Développer un agenda global et des agendas stratégiques spécifiques pour les différents pôles de puissances qui se partagent la direction des affaires du monde. Ce sont ces éléments d’agenda qui doivent faire l’objet de la démarche commune des Etats africains face à chacun de leurs interlocuteurs.
- Préparer sérieusement la participation aux différents sommets internationaux en ayant des concertations pour arrêter les éléments de négociation communs. Ces éléments communs doivent clairement être connus du public avant les sommets et au centre des discussions pendant les sommets. Au terme des sommets, les résultats obtenus doivent naturellement être communiqués.
- Dans ces sommets avec les autres puissances, cesser de négocier des choses qui ne sont pas essentielles. Au lieu de demander des céréales, c’est mieux de demander le transfert de savoir et de technologie pour pouvoir en produire en Afrique. L’Afrique doit se focaliser sur l’acquisition chez « les partenaires » d’éléments qui permettent de construire son autonomisation de façon à pouvoir satisfaire soi-même les besoins élémentaires des populations.

- L’Afrique, à travers ses institutions continentales et ses communautés économiques régionales doit aussi être à l’initiative de rencontres internationales. Avec des leaders proactifs, l’Afrique peut convier le reste du monde à des discussions sur des sujets de portée internationale entraînant des conséquences majeures pour ces populations en particulier.
- Accorder de la considération et de la priorité au travail entre Africains. Les échanges entre les communautés économiques régionales, au sein de l’Union Africaine, entre acteurs de tous les domaines de la vie africaine doivent se multiplier, s’intensifier et devenir de plus en plus efficaces. S’il est besoin de le rappeler, il est clair qu’aucune puissance ne tiendra plus à cœur le développement de l’Afrique que les Africains eux–mêmes.
- Développer une obsession pour l’implémentation efficace des stratégies et politiques définies par les institutions africaines pour l’Afrique. Combien d’Africains connaissent le contenu de l’agenda 2063 ? Dans quelle mesure cet agenda est–il effectivement présent dans les esprits des forces vives africaines et mis en œuvre ? Au–delà de cet agenda 2063, de nombreuses autres stratégies sectorielles sont élaborées en Afrique mais très peu sont effectivement et pleinement mises en œuvre.
Mais pour y arriver, soyons lucides, les Africains ne pourront pas faire l’économie de la résolution de certains obstacles internes qui les empêchent de faire fonctionner leurs Etats et institutions de manière fonctionnelle. Il s’agit de :
▶️La diversité des pôles d’allégeance des États africains ou les appartenances multiples. Elle se traduit par la multiplicité, la juxtaposition, la duplication, les incohérences, les contradictions des différentes entités auxquelles appartiennent les États africains. Entités qui se condamnent à ne jamais jouer pleinement leurs rôles pour les populations.

▶️ L’instabilité politique et l’insécurité qui ne permet pas de mettre en œuvre des projets essentiels dans le moyen et long terme. Les Africains doivent développer une réflexion stratégique aigüe, mettre en place plus rapidement les instruments d’intervention sécuritaire et surtout, consacrer le gros de leur énergie à la prévention des conflits.
▶️ Les problèmes de mauvaise gouvernance qui entrainent le gaspillage des ressources, le désespoir des jeunes, augmente les conflits et accroissent les inégalités entre les populations.
▶️ Les questions de financement. Si les Africains n’investissent pas effectivement et significativement de ressources financières dans leurs projets communs, tous les discours de développement et d’émancipation de la tutelle des puissances ne pourront être que des vœux pieux. En des termes simples, le respect de l’Afrique sur la scène internationale sera la conséquence de la réussite des réformes et transformations intérieures opérées au sein des Etats, institutions et sociétés africaines. Sans une démarche stratégique et réfléchie, une priorité accordée à leurs priorités de développement, des améliorations spectaculaires de la gouvernance, les pays Africains ne pourront pas espérer peser sur la scène mondiale.


