L’Afrique traverse une période charnière. Le troisième Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires (UNFSS+4), organisé à Addis-Abeba du 27 au 29 juillet 2025, survient vingt ans après le lancement du PDDAA à Maputo et à la veille du nouveau cadre stratégique de Kampala (2026-2035). Cette convergence offre une occasion d’analyser les progrès accomplis et d’identifier les leviers d’accélération pour transformer durablement les systèmes agroalimentaires du continent123.
Cet article examine les enjeux actuels de cette transformation, évalue les tendances observées au regard des besoins croissants et identifie les éléments sur lesquels les pays africains peuvent s’appuyer pour accélérer leurs réformes. L’analyse s’articule autour de quatre axes : le bilan des vingt années de PDDAA, les dynamiques actuelles de transformation, les projections démographiques et nutritionnelles, et les leviers stratégiques d’accélération.
I. Vingt années de PDDAA : acquis et défis persistants
1.1. De Maputo à Malabo : des ambitions aux réalités de terrain
Le PDDAA, lancé en 2003, engageait les États à allouer 10% des budgets nationaux à l’agriculture et à viser 6% de croissance agricole annuelle45. La Déclaration de Malabo (2014) a renouvelé ces engagements, ciblant l’élimination de la faim, la réduction de la pauvreté et la croissance inclusive pour 202567.
Constat : aucun État membre de l’Union africaine ne parviendra à atteindre l’ensemble des objectifs de Malabo d’ici la fin2025. Seuls 12 États affichent des progrès continus lors des cycles d’évaluation biennale, un constat documenté dans les revues officielles de la mise en œuvre du CAADP68.
1.2. Les acquis indéniables du PDDAA
L’agriculture africaine a enregistré des performances remarquables. Entre 2000 et 2021, le PIB continental a doublé et le secteur agricole s’est renforcé, mais cette croissance repose largement sur l’extension des terres et l’intensification du travail plutôt que sur des gains de productivité durable459.
L’expérience de ces vingt années appelle à privilégier une approche systémique et qualitative, à même de transformer durablement l’agriculture africaine1011.
II. Dynamiques actuelles : émergence et contraintes des systèmes agroalimentaires
2.1. L’essor du secteur de la transformation agroalimentaire
Le secteur connaît une croissance notable en créations d’emplois et en productivité9. L’urbanisation et la diversification alimentaire ouvrent de nouvelles opportunités d’investissement.
Défi majeur : la prédominance de l’informel.
Le secteur demeure dominé par les PME informelles, confrontées à l’accès limité au financement, des infrastructures insuffisantes, des coûts d’exploitation élevés et un manque d’innovation technologique129.
2.2. L’inefficacité critique des chaînes d’approvisionnement
Les chaînes logistiques sont peu performantes : il faut en moyenne 23 jours et 4 000 km pour acheminer une denrée jusqu’à son marché, soit quatre fois plus qu’en Europe. Ces faiblesses entraînent des pertes importantes et limitent la compétitivité des producteurs locaux129.
Conséquence directe : plus de 282 millions d’Africains souffrent de sous-alimentation, soit près de 20% de la population continentale138.
Le continent affiche un potentiel considérable, mais la transformation est freinée par des verrous structurels, notamment l’accès au financement et la faiblesse de l’écosystème d’innovation149.
III. Projections démographiques et nutritionnelles : l’urgence d’agir
3.1. La pression démographique croissante
L’Afrique subsaharienne verra sa population doubler à l’horizon 2050, passant de 856 millions à près de 2 milliards d’habitants, dont 40% ayant moins de 15 ans1516. Ces dynamiques vont exercer une pression toujours plus forte sur les systèmes alimentaires.
3.2. L’écart grandissant avec les objectifs 2030
D’ici 2030, 512 millions de personnes pourraient rester sous-alimentées, dont 60% localisées en Afrique. Seulement 9 pays sur 55 sont actuellement sur la bonne voie pour atteindre les Objectifs de développement durable concernant la nutrition138.
Alerte en Afrique de l’Ouest et centrale : plus de 40 millions de personnes sont en insécurité alimentaire pendant la saison post-récolte 2024, un chiffre projeté à 52,7 millions mi-202513.
Les projections imposent d’accélérer la transformation, sans quoi l’écart entre besoins et capacités de production continuera de se creuser8.
IV. Leviers stratégiques d’accélération : vers le PDDAA-Kampala
4.1. Le changement de paradigme : du sectoriel au systémique
Adoptée lors du sommet extraordinaire de Kampala en 2025, la Stratégie PDDAA 2026–2035 acte une rupture : désormais, la transformation agroalimentaire embrasse l’ensemble des systèmes alimentaires, intégrant nutrition, développement économique, durabilité et inclusion sociale1011.
Objectif chiffré : accroître la production alimentaire durable de 45% d’ici 2035 tout en divisant par deux les pertes post-récolte1011.
4.2. Mobilisation financière ambitieuse
L’objectif continental : mobiliser 100 milliards USD publics et privés à l’horizon 2035, sachant que le financement nécessaire avoisine 77 milliards USD par an jusqu’en 20301114. Les institutions financières n’allouent à ce jour que 6% de leurs prêts à l’agriculture, alors que le secteur représente 30% du PIB continental1714.
4.3. Innovation technologique et solutions numériques
Le numérique et la technologie (drones, capteurs, plateformes digitales) sont des leviers pour renforcer la transparence, l’accès aux financements, la gestion de l’information et la connexion aux marchés locaux et globaux11149.
4.4. Chaînes de valeur et gouvernance inclusive
La transformation des filières (l’exemple du soja au Togo), la professionnalisation des organisations paysannes et l’intégration des femmes et des jeunes sont clés pour accélérer le développement, garantir la résilience et soutenir l’inclusion119.
Le nouveau cadre de Kampala offre les outils conceptuels et financiers nécessaires. Sa réussite dépendra de la coordination des politiques publiques, la mobilisation des ressources et la participation inclusive de tous les acteurs1011.
Recommandations opérationnelles
Au moins quatre axes prioritaires se dégagent :
- Intensifier l’investissement en recherche agricole et innovation, face aux effets du changement climatique et aux défis nutritionnels locaux1011.
- Développer des infrastructures rurales intégrées (transport, énergie, TIC) pour réduire les coûts de transaction et améliorer l’accès aux marchés129.
- Mettre en place des mécanismes de financement innovants adaptés aux cycles agricoles et aux besoins des petits producteurs (80% de la population agricole)1714.
- Renforcer la gouvernance et les capacités institutionnelles, en garantissant l’inclusion de tous, et particulièrement des femmes et des jeunes119.
Conclusion
Le Sommet UNFSS 2025 d’Addis-Abeba survient à un moment décisif : une expérience de vingt ans, une vision renouvelée et des besoins sans précédent. Le nouveau cadre PDDAA-Kampala mise sur une transformation systémique et inclusive, à la hauteur des enjeux démographiques, nutritionnels et environnementaux du continent. Reste à accélérer l’action collective pour une Afrique autosuffisante, prospère et résiliente.
STRATEGIES! accompagne de longue date institutions, ministères et partenaires au développement pour l’élaboration et la mise en œuvre de stratégies agricoles. Notre attention particulière portée à l’UNFSS 2025 marque notre engagement permanent à soutenir la transformation des systèmes agroalimentaires en Afrique, en restant aux côtés des décideurs pour relever ces défis cruciaux123.
Franck Essi, Consultant Senior, STRATEGIES!
Sources :
- https://www.unfoodsystemshub.org/un-food-systems-summit-4-stocktake/
- https://www.unfoodsystemshub.org/un-food-systems-summit-4-stocktake/overview-and-updates/unfss-4-briefings-set-the-stage-for-a-transformative-stocktake-in-2025/en
- https://www.fao.org/media/docs/unfoodsystemslibraries/unfss-4/unfss-4-information-note_10-07-25.pdf?sfvrsn=889d3dfd_3
- https://www.nepad.org/caadp/publication/aucnepadrecs-caadp-key-messages
- https://au.int/sites/default/files/documents/31251-doc-the_country_caadp_implementation_guide_-_version_d_05_apr.pdf
- https://www.solidaridadnetwork.org/publications/african-governments-fail-smallholders-in-their-commitments-made-in-the-malabo-declaration/
- https://www.resakss.org/sites/default/files/Malabo%20Declaration%20on%20Agriculture_2014_11%2026-.pdf
- https://www.nepad.org/caadp/publication/ending-hunger-africa-elimination-of-hunger-and-food-insecurity-african-2025
- https://ssa.foodsecurityportal.org/node/2147
- https://fr.shambacentre.org/understanding-the-caadp-strategy-and-action-plan-for-2026-2035
- https://ccardesa.org/africa-launches-bold-caadp-strategy-2026-2035-and-kampala-declaration-drive-agri-food
- https://www.zerohungercoalition.org/en/scaling-local-food-production-africa
- https://www.fsinplatform.org/regional-report-food-security-and-nutrition-west-africa-and-sahel-2025-0
- https://www.linkedin.com/pulse/mapping-africas-agricultural-finance-gaps-5jlof
- https://www.statista.com/statistics/1224205/forecast-of-the-total-population-of-africa/
- https://en.wikipedia.org/wiki/Human_population_projections
- https://www.afdb.org/fr/news-and-events/financing-african-agriculture-persuading-the-private-sector-to-commit-fully-17071
- https://indico.un.org/event/1018311/
- https://www.donorplatform.org/event/un-food-systems-summit-stocktake-unfss4/
- https://sdg.iisd.org/events/secondun-food-systems-summit-stocktake-unfss-4/


