Vers la barre des 10 % : l’Afrique à l’aube d’un nouvel élan pour financer son agriculture

Contexte : Maputo, Malabo… et maintenant Kampala

Depuis la Déclaration de Maputo en 2003, puis celle de Malabo en 2014, les chefs d’État africains ont réaffirmé à plusieurs reprises leur volonté de faire de l’agriculture une priorité stratégique, s’engageant à lui consacrer au moins 10 % de leurs budgets nationaux. Pourtant, vingt ans plus tard, la réalité reste largement en deçà des ambitions affichées.

Ce constat ne doit pas être vu comme un simple aveu d’échec, mais plutôt comme une invitation à un sursaut collectif; car une nouvelle fenêtre d’opportunité s’ouvre : en 2026, le continent entamera la mise en œuvre de la Stratégie de Kampala (2026–2035), une feuille de route ambitieuse censée redonner souffle au développement agricole. Dans cette perspective, le respect effectif de l’engagement des 10 % devient plus que jamais un test de cohérence politique et budgétaire.

1. L’importance du seuil des 10 % : un objectif structurant

Pourquoi viser 10 % ? Ce seuil n’a rien d’arbitraire. Il repose sur une base technique et économique solide : selon la FAO et la Banque africaine de développement, une allocation budgétaire significative à l’agriculture est essentielle pour stimuler la croissance inclusive, réduire la pauvreté rurale, et renforcer la sécurité alimentaire à l’échelle continentale.

Dans de nombreux pays africains, le secteur agricole représente entre 20 % et 40 % du PIB et emploie plus de 60 % de la population active. Faute d’investissements publics cohérents, l’agriculture reste dominée par l’informel, soumise aux aléas climatiques et de plus en plus dépendante des importations. Renverser cette tendance exige de transformer le seuil des 10 % en standard budgétaire incontournable.

2. Une minorité d’élèves modèles, beaucoup d’absents

Tendances récentes :

  • Entre 2021 et 2023, seuls trois pays — Éthiopie, Burundi et Mauritanie — ont franchi la barre des 10 %. L’Éthiopie fait figure d’exception, avec un effort budgétaire atteignant 23 %, un niveau sans équivalent sur le continent.
  • Des pays comme le Mali ou le Niger flirtent avec les 9 %, mais peinent à stabiliser leur effort dans le temps.
  • La majorité des États plafonnent entre 4 % et 7 %, tandis que certaines puissances agricoles, comme le Nigeria ou l’Afrique du Sud, peinent à atteindre 5 %.

Ce contraste met en lumière l’écart persistant entre les engagements politiques et les arbitrages réels. Et pourtant, les preuves s’accumulent : selon les données de la FAO, chaque point budgétaire additionnel investi dans l’agriculture entraîne des gains en productivité, des hausses de revenus ruraux et une plus grande résilience face aux chocs alimentaires.

Comment expliquer ce paradoxe ?

3. Les obstacles persistants : quatre verrous à desserrer

L’ambition des 10 % reste hors d’atteinte non pas par manque d’intention, mais en raison d’un enchevêtrement de contraintes structurelles. Ces freins doivent désormais être affrontés avec lucidité si l’Afrique veut tenir ses promesses au seuil de la Stratégie de Kampala.

a) Faible mobilisation des ressources fiscales : le nerf de la guerre

La capacité d’un État à investir dépend de sa faculté à mobiliser ses ressources. Or, dans bon nombre de pays africains, la pression fiscale reste inférieure à 15 % du PIB, ce qui limite les marges budgétaires.

Entre 2014 et 2018, les recettes fiscales ont progressé de 16 %, mais les dépenses agricoles de seulement 13 %. Résultat : des arbitrages qui privilégient souvent la sécurité, l’administration ou le service de la dette, au détriment d’un secteur pourtant vital pour l’économie nationale.

b) Le poids de la dette publique : un cercle vicieux budgétaire

La dette absorbe une part croissante des budgets africains. Dans certains pays, jusqu’à 60 % des recettes sont consacrées au remboursement de la dette. Le ratio service de la dette/recettes est passé de 4,4 % en 2010 à 9,2 % en 2023.

Cette dynamique épuise la capacité à investir dans des secteurs structurants comme l’agriculture. Moins d’investissements aujourd’hui, c’est plus d’importations demain — et donc une souveraineté alimentaire toujours plus fragile.

c) Une dépendance prolongée à l’aide extérieure : quand l’urgence remplace la stratégie

En moyenne, 40 % des budgets agricoles sont encore assurés par des bailleurs de fonds ou des ONG. Si cette aide comble certaines urgences, elle fragilise la planification de long terme, rend les pays vulnérables aux changements d’agenda des partenaires et limite leur autonomie stratégique.

Le financement externe ne doit plus être la charpente du budget agricole : il doit devenir un levier complémentaire d’un effort national soutenu.

d) Problèmes d’exécution budgétaire : l’agriculture victime des lenteurs

Même lorsque les crédits sont votés, ils ne sont pas toujours exécutés. Complexité des procédures, lenteurs administratives, faible coordination intersectorielle : autant de facteurs qui entravent la bonne utilisation des ressources allouées.

Conséquence : des projets bloqués, des fonds inutilisés, une confiance érodée. L’efficacité de la dépense publique est un chantier en soi.

→ En synthèse, la problématique agricole ne réside pas uniquement dans le “combien” budgéter, mais dans le comment mobiliser, piloter, sécuriser et exécuter les ressources. C’est là que se joue la crédibilité de l’action publique.

4. Les leviers pour franchir le cap des 10 %

Sortir de l’ornière est possible. À condition d’activer une série de leviers éprouvés, portés par une volonté politique claire et une ingénierie institutionnelle solide. La Stratégie de Kampala fournit un cadre propice pour les mettre en œuvre dès 2026.

• Développer le financement mixte : conjuguer ambition publique et ressources privées

Combiner budgets publics, capitaux privés et garanties de risque permet de démultiplier l’impact des investissements. Des outils tels que le crédit-bail, les fonds de garantie ou les plateformes de co-investissement montrent déjà leur efficacité.

La plateforme SFI-OCP, qui ambitionne de mobiliser 800 millions de dollars d’ici 2030, en est un exemple emblématique.

• Intégrer l’agriculture dans la finance inclusive : bancariser pour transformer

Des millions de producteurs restent exclus du système financier formel. Pour les inclure, il faut adapter les produits financiers, renforcer la bancarisation, encourager les fintechs rurales et développer des incitations ciblées.

Une agriculture inclusive commence par une finance qui comprend les réalités rurales.

• Renforcer la gouvernance et la transparence : piloter pour performer

Créer des comités de pilotage multisectoriels, renforcer les capacités des ministères agricoles, mettre en place des mécanismes de redevabilité : telles sont les conditions pour garantir une exécution budgétaire efficace et visible.

• Repenser la dette : transformer une contrainte en opportunité

Explorer des mécanismes de conversion de dette en investissements agricoles peut libérer de nouvelles marges de manœuvre. Ce chantier nécessite une diplomatie financière active et une stratégie d’affectation claire des ressources libérées.

• Créer une dynamique régionale : apprendre, harmoniser, mutualiser

La Déclaration de Kampala offre un espace pour renforcer les synergies régionales : partage d’expériences, harmonisation des outils budgétaires, mutualisation des ressources.

Une dynamique collective est essentielle pour passer d’actions isolées à des impacts continentaux.

→ Ces leviers ne sont pas théoriques. Ils sont disponibles, applicables et adaptables. Le défi est désormais politique.

5. Recommandations pour une mise en œuvre crédible

Passer à l’action suppose des choix clairs et des engagements concrets. Cinq recommandations prioritaires s’imposent :

  • Désigner un champion politique de haut niveau, capable d’impulser et de coordonner les réformes budgétaires agricoles ;
  • Ancrer les dépenses agricoles dans une vision de transformation structurelle, et non dans la logique de subvention de survie ;
  • Renforcer la fiscalité locale et sectorielle pour financer les besoins des territoires agricoles ;
  • Mettre en place des mécanismes de garantie de crédit pour sécuriser l’investissement privé ;
  • Outiller les collectivités locales pour planifier, exécuter et suivre des projets agricoles à fort impact.

Conclusion : une décennie décisive s’ouvre

L’Afrique aborde la période 2026–2035 avec une stratégie, des objectifs et un cap clairs. La barre des 10 % n’est plus une promesse abstraite. Elle est devenue une condition de survie, de souveraineté et de prospérité partagée.

Mais le respect de cet engagement ne se décrète pas. Il se construit. Il exige du courage politique, une rigueur budgétaire assumée et une gouvernance modernisée. Si l’Afrique y parvient, l’agriculture — longtemps marginalisée — pourrait enfin devenir le moteur de la transformation économique du continent.

Il est temps de faire du 10 % une réalité. Non plus une exception, mais une norme.

Franck Essi

Consultant Senior, STRATEGIES!

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