I – ETAT DES LIEUX DE INSÉCURITÉ ALIMENTAIRE EN AFRIQUE
De façon concrète, l’insécurité alimentaire existe lorsque des personnes n’ont pas un accès physique ou économique durable à une nourriture suffisamment sûre, nutritive et socialement acceptable pour mener une vie saine et productive.
L’insécurité alimentaire connait plusieurs degrés de sévérité comme l’indique le tableau ci – dessous :

En fin 2022, dans une déclaration commune, le FAO, l’Unicef et le PAM prévoyaient que l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest atteindraient en 2023 le record de 48 millions de personnes (dont 9 millions d’enfants) en situation d’insécurité alimentaire si rien n’était fait[i]. Une estimation à la hausse de près de 13 millions, en comparaison aux 35 millions de victimes (dont 6,7 millions d’enfants) recensées en 2022 par le Cadre harmonisé d’analyse de la sécurité alimentaire. Un chiffre correspondant à 8 % de la population de ces parties de l’Afrique incapables de satisfaire leurs besoins alimentaires et nutritionnels de base.
Malgré le déploiement de nombreuses initiatives et la mobilisation des fonds importants par les Etats et les partenaires au développement depuis de nombreuses années, la situation semble s’aggraver au fil des ans.
En 2023, d’après le rapport global sur les crises alimentaires dans le monde, la situation en Afrique demeurait préoccupante :

Comment comprendre cette aggravation de la situation ? Cette incapacité à apporter des solutions durables à la crise alimentaire en Afrique ne réside-t-elle pas dans le caractère non fonctionnel des Etats ? En d’autres termes, l’Etat fonctionnel peut – il être une réponse pour surmonter l’insécurité alimentaire chronique en Afrique ?
Notre hypothèse : Le déficit d’Etat Fonctionnel est le facteur explicatif majeur de la persistance des crises alimentaires en Afrique
II – NOTRE HYPOTHÈSE : LE DÉFICIT D’ÉTAT FONCTIONNEL EST UN FACTEUR EXPLICATIF MAJEUR DE LA PERSISTANCE ET DE L’AGGRAVATION DES CRISES ALIMENTAIRES EN AFRIQUE !
Les causes traditionnelles de l’insécurité alimentaires dans le monde
De façon générale et traditionnelle, on distingue cinq principales causes de l’insécurité alimentaire dans le monde :

Le Rapport mondial sur les crises alimentaires de 2021, révèle que les conflits et l’insécurité ont plongé près de 100 millions de personnes dans le monde dans une insécurité alimentaire aiguë.
Ces crises sécuritaires étaient accompagnées d’un choc économique qui a affecté 40 millions de personnes, et des conditions météorologiques extrêmes qui ont affectées 16 millions de personnes[ii].
Selon ce rapport, les causes des crises alimentaires ne doivent pas être prises de façon isolées mais plutôt être considérées comme des facteurs qui s’entremêlent mutuellement et surviennent très souvent de façon cyclique. Elles affectent ainsi les stratégies d’adaptation et la résilience des populations à travers le monde et entraine davantage de dommages dans des pays fragiles comme ceux d’Afrique.
Les facteurs aggravant de la crise alimentaire en Afrique
En plus de ces cinq causes évoquées précédemment, les pays africains connaissent d’autres facteurs spécifiques qui aggravent les crises alimentaires :
Facteur 1 : L’insuffisant développement du secteur agricole en Afrique
Les gouvernements africains n’ont pas mis en œuvre des politiques qui empêchent les crises alimentaires de se reproduire. La plupart des pays n’ont pas réussi à mettre en place des politiques agricoles durables permettant d’assurer la sécurité alimentaire à long terme.
Selon une étude menée par OXFAM en 2021, 39 Etats africains ont réduit de 18 %, la part de leur budget consacré à l’agriculture entre 2019 et 2021, 26 d’entre eux, soient les deux tiers ont consacré moins de 5 % de leur budget national à l’agriculture[iii]. Or il y a 20 ans, tous ces Etats s’étaient engagés dans le cadre du protocole de Maputo, à consacrer au moins 10 % de leur budget national à l’agriculture.
Facteur 2 : La forte croissance démographique de l’Afrique
Actuellement, l’Afrique est le deuxième plus grand continent du monde avec une population d’environ 1,216 milliard de personnes et un taux de croissance annuel estimé à 3,7 %. La demande de production alimentaire s’est donc accrue avec cette augmentation flagrante de la population. Il en résulte une insécurité alimentaire, car la production ne répond pas à la demande en raison de l’augmentation constante de la population.
Facteur 3 : L’exode rural et l’urbanisation galopante en Afrique
L’augmentation de l’exode rural due à l’urbanisation joue un rôle clé dans l’émergence de l’insécurité alimentaire en Afrique. Le niveau d’urbanisation en Afrique, actuellement de 44,4 %, atteindra 58,9 % d’ici 2050. De 500 millions actuellement, ils seront 950 millions en 2050. Et pourtant, la main d’œuvre agricole vit dans les milieux ruraux
Facteur 4 : Les crises internationales entraînant des répercussions fortes en Afrique
La majorité des pays africains sont dépendants des autres régions du monde pour l’importation des denrées alimentaires. La perturbation des chaines de valeurs du fait de la COVID 19 a fait croitre d’au moins 30 millions le nombre de personnes supplémentaires tombées dans la pauvreté. La guerre entre la Russie et l’Ukraine entraîne aussi des conséquences majeures sur l’insécurité alimentaire en Afrique. L’Afrique dépend de l’importation de certains produits en provenance de pays d’Europe et d’autres régions en guerre.
Etats non fonctionnels : une autres des causes principales de la récurrence des crises alimentaires en Afrique
Si l’on ne peut nier la pertinence des causes et des facteurs évoqués plus haut, on peut avancer qu’un autre élément clé doit être pris en compte. Il s’agit du caractère fonctionnel des Etats qui peut permettre, dans la durée, d’anticiper, d’atténuer et voir de surmonter ces différentes crises.
Le dysfonctionnement de l’État est la cause la plus fréquente des problèmes de développement en Afrique. Le facteur clé indispensable auquel les citoyens, les institutions et les partenaires de développement africains n’accordent pas suffisamment d’attention est l’État africain fonctionnel.
L’incapacité des Etats à planifier et bien exécuter des politiques pertinentes est un problème majeur. La persistance de conflits, de l’insécurité et autres crises majeures dans ces pays n’aide pas à faire face efficacement à la crise alimentaire.
L’on ne peut plus penser des solutions durables sans prendre en compte le niveau de fonctionnalité des Etats dans lesquels surviennent les crises. Ne pas le faire, c’est se condamner à ne jamais rompre le cycle des défaillances et des dépendances que l’on observe depuis des décennies.
La prise en compte de la fonctionnalité de l’Etat doit être un facteur essentiel pour les interventions en faveur du développement en Afrique si l’on veut obtenir des résultats favorables aujourd’hui.
Si l’on veut obtenir des résultats meilleurs, il faut sans doute améliorer la conception et le déploiement des stratégies qui visent à doter ces Etats de capacités à faire face aux différents défis qui se posent.
Qu’est-ce que nous entendons par Etat fonctionnel et en quoi sa prise en compte peut-elle participer à résoudre le problème de la sous-alimentation en Afrique ?
III – LE CONCEPT D’ETAT FONCTIONNEL EN AFRIQUE
- Qu’est-ce qu’un Etat fonctionnel ?
L’Etat fonctionnel est un concept développé par le Cabinet STRATEGIES sur la base de réflexions profondes sur le fonctionnement des Etats en Afrique et plus de 28 ans d’expériences dans l’accompagnement tant des Etats que des organismes de développement dans l’élaboration et la mise en œuvre des stratégies de gouvernance aux niveaux continental, sous-régional, national et local. L’Etat fonctionnel repose sur trois piliers clés à savoir : la présence, la sécurité et la sûreté, et l’espoir.

Ces différents éléments présentés brièvement peuvent être déclinés sur différents aspects de la gouvernance. Dans le cas d’espèce, il s’agit de ressortir la plus-value de l’Etat fonctionnel dans la dynamique de résolution durable des situations de crises alimentaires successives auxquelles les pays africains sont confrontés depuis des années.
- Ce qui change avec la prise en compte de l’Etat dans la gestion des crises alimentaires en Afrique
Les situations de crises alimentaires appellent généralement à des solutions d’urgences pour gérer les aspects humanitaires (fourniture des aliments aux sinistrés) et à des solutions de développement (chaines de valeurs agricoles, Intrants agricoles, zones de productions, gestion des sols et des stocks, etc.) pour régler le problème à moyen et à long terme.
La prise en compte effective de ces deux aspects fait déjà partie de l’agenda des Etats et des partenaires au développement qui sont les principaux acteurs à se déployer dans le cadre de la résolution de ces crises.
Seulement, dans la réalité, on observe que l’accent est mis sur l’apport de solutions urgentes et la réussite sectorielle de certains projets agricoles sans qu’il y ait un impact décisif sur l’Etat, ce qui assurerait dans l’avenir des solutions durables.
Quand bien même les moyens sont mobilisés et mis à la disposition des Etats pour gérer les aspects durables, il n’y a pas de résultats comme c’est le cas avec les situations d’urgences où les organisations humanitaires internationales et nationales sont très souvent sur le terrain eux-mêmes pour mener les opérations.
En conséquence, les moyens mobilisés pour les solutions à moyen et long terme sont parfois utilisés sans que cela ne produise des résultats escomptés. Au terme du processus, on a des Etats plus endettés, toujours dépendants et les mêmes urgences à gérer avec plus de gravité comme c’est le cas avec la crise alimentaire actuellement.
IV – VALEUR AJOUTÉE DU CONCEPT D’ÉTAT FONCTIONNEL DANS LA LUTTE CONTRE L’INSÉCURITÉ ALIMENTAIRE EN AFRIQUE
Tout en intégrant le fait qu’il y a des stratégies proprement dédiées au développement de l’agriculture et à la gestion des autres facteurs qui contribuent à la persistance des crises alimentaires, l’intégration du concept d’Etat fonctionnel pourrait permettre en général d’avoir :
- Une réconciliation entre le court terme (l’urgence humanitaire) et le long terme (Le développement des capacités endogènes à prévenir et surmonter les défis alimentaires) ;
- Une meilleure utilisation des ressources mobilisées pour le développement des secteurs liés à la sécurité alimentaire en Afrique ;
- Une meilleure coordination des interventions des acteurs nationaux et internationaux dans la perspective d’un renforcement effectif de l’Etat (Gouvernement et Collectivités territoriales décentralisées).
De manière spécifique, en se référant aux piliers du concept, on peut noter la valeur ajoutée potentielle ci – dessous.
- PRISE EN COMPTE DU PILIER « PRESENCE »
La prise en compte du pilier « PRESENCE » de l’Etat signifie que tout en intervenant pour gérer les urgences, on met en place des mesures et dispositifs qui renforcent la présence de l’Etat dans la zone ou le secteur affecté.
Les questions suivantes, relatives au pilier « PRESENCE », peuvent aider à renforcer la fonctionnalité des Etats :
- Le ministère de l’agriculture (MINAGRI) et les services connexes sont-ils présents dans les zones agricoles clés ?
- Comment le MINAGRI et les principaux services connexes peuvent-ils être renforcés durablement ?
- La collecte de données sur la population peut-elle être intégrée ? Les programmes de transferts monétaires sont-ils l’occasion de constituer des bases de données régionales ou nationales pour mieux planifier l’avenir ?
- Les principales infrastructures agricoles peuvent-elles être améliorées ?
- Les gouvernements locaux seront-ils plus efficaces en matière de suivi et d’évaluation sur leur territoire ?
En résumé, comment notre intervention permet – t – elle de renforcer la présence et le fonctionnement du MINAGRI dans cette zone ?
- PRISE EN COMPTE DU PILIER « SURETE & SECURITE DURABLES »
La prise en compte du pilier « SURETE ET SECURITE DURABLES » permet de s’assurer que l’intervention permet de renforcer le respect des droits fondamentaux, le déploiement d’un système judiciaire fonctionnel, les forces de défenses et de sécurité au service de la population, etc.
Appliqué dans le cadre de la gestion des crises alimentaires, il s’agit de se poser les questions suivantes :
- Les groupes les plus vulnérables peuvent-ils intégrer les processus de prise de décision ?
- Les ministères peuvent-ils être renforcés en matière de recrutement, de formation et de promotion du personnel afin de renforcer la présence de l’État ?
- Les fonctionnaires qui fournissent des services agricoles peuvent-ils être formés aux droits de l’homme, à l’équité et à la justice ?
- Les forces de sécurité impliquées peuvent-elles être formées à un maintien de l’ordre humain et fondé sur les droits de l’homme ?
- Les citoyens peuvent-ils, par l’intermédiaire de leurs associations, être informés des stratégies et des budgets afin de garantir l’impact et la responsabilité ?
En résumé, notre intervention permet – elle de corriger durablement la façon dont les acteurs sont impliqués et les ressources partagées ?
- PRISE EN COMPTE DU PILIER « ESPOIR »
La prise en compte du pilier « ESPOIR » signifie que tout en gérant les urgences des crises alimentaires et humanitaires, on développe les bases du développement d’un environnement des affaires et d’unités économiques capables de créer des richesses et des emplois dans la durée.
Dans cette perspective, les questions suivantes peuvent être posées :
- Comment la technologie est-elle intégrée pour renforcer l’État ?
- Comment les startups, les créatifs sont-ils intégrés, renforcés et leur relation avec l’État équilibrée à travers le processus ?
- Des entreprises viables peuvent-elles être créées ou renforcées dans le cadre du processus ?
- Comment l’art et la culture ont-ils été renforcés dans le processus et intégrés en tant qu’élément essentiel de l’État ?
En résumé, comment on s’assure d’identifier et de développer aussi bien les conditions favorables au développement économique et l’émergence d’entrepreneurs capables de réussir dans la durée ?
EN GUISE DE CONCLUSION
En définitive, la prise en compte de l’Etat fonctionnel dans le cadre du déploiement de tout projet dans les pays africains est importante et nécessaire dans la mesure où elle permettrait :
- Une meilleure élaboration des projets à travers l’implication des différentes parties prenantes dont les bénéficiaires qui sont les mieux à même de formuler leurs besoins et la meilleure façon de les résoudre ;
- Une meilleure collaboration entre l’ensemble des acteurs du systèmes impliqués dans la mise en œuvre du projet au moment de son implémentation ;
- L’atteinte des objectifs à travers des résultats satisfaisants et durables.
Pour ces raisons, STRATEGIES recommande fortement que :
- La fonctionnalité de l’État soit prise en compte dans le cadre de l’analyse, de la stratégie et des actions de mise en œuvre.
- La fonctionnalité de l’État doit faire partie des réponses humanitaires (à court terme) et de développement (à plus long terme).
- La fonctionnalité doit faire partie des discussions au sein des organisations des États membres, des négociations bilatérales et des programmes.
- Les niveaux décentralisés de gouvernement doivent faire partie des solutions dès leur conception.
- Les citoyens (associations, syndicats, secteur privé, ONG…) soient intégrés de la conception à la mise en œuvre et à l’évaluation de l’impact et de la responsabilité.
Nous en sommes convaincus, des Etats fonctionnels en Afrique seront certainement plus efficaces pour relever le défi de l’insécurité alimentaire.
[i]Source :https://www.fao.org/hunger/fr/#:~:text=Qu’est%2Dce%20que%20l,une%20vie%20active%20et%20saine.
[ii] Source : https://www.wfp.org/publications/global-report-food-crises-2021
[iii] Source : https://www.oxfamfrance.org/agriculture-et-securite-alimentaire/faim-dans-le-monde-causes-consequences-solutions/#:~:text=Conflits%2C%20changements%20climatiques%2C%20in%C3%A9galit%C3%A9s%20%3A,personnes%20dans%20le%20monde%207.


