Les défis et enjeux de l’auto – évaluation de la gouvernance locale dans un contexte de décentralisation : le cas du Cameroun.

Contexte

La décentralisation est au cœur des réformes de gouvernance en Afrique depuis plusieurs décennies, avec l’objectif de rapprocher la prise de décision des citoyens et d’améliorer l’efficacité des politiques publiques. Depuis plusieurs décennies elle semble s’y être imposée dans les discours comme la « nouvelle frontière » des politiques de développement et d’amélioration de la gouvernance tant nationale que locale.

Au Cameroun comme dans de nombreux pays africains, l’adoption de la décentralisation est une décision qui n’est pas récente. Elle date de 1996 où la révision constitutionnelle a fait du Cameroun un « Etat Unitaire Décentralisé ». Cette démarche s’est intensifiée depuis les lois de décentralisation de 2004, qui ont marqué un tournant dans l’autonomie des communes. Plus récemment, à la suite du Grand Dialogue National organisé à la faveur de la crise socio – politique qui sévit dans les régions du Nord – Ouest du Sud – Ouest, un Code général des Collectivités Territoriales Décentralisées a été adopté en décembre 2019 pour “accélérer et approfondir” la décentralisation. 

Cependant, malgré les discours et les textes, la décentralisation peine à se matérialiser de manière à véritablement libérer les énergies et catalyser le développement au niveau local. Parmi les éléments évidents sur lesquels il faut continuer à travailler pour atteindre une véritable décentralisation, il y a :

  • La volonté politique
  • Le couplage effectif du transfert des compétences et du transfert des ressources et / ou moyens d’autre part. 

Toutes choses qui induisent de profonds changements de logiciels chez les gouvernants tant nationaux que locaux. 

Au-delà de ces leviers maintes fois soulignés, nous estimons qu’il est crucial de travailler sur le levier de l’auto-évaluation de la gouvernance des communes.  En effet, pour que la décentralisation soit réellement bénéfique, une évaluation régulière et rigoureuse des pratiques de gouvernance locale est essentielle.

Bien que la nécessité d’auto-évaluer soit admise, elle se heurte à des obstacles persistants. Cet article examine les défis rencontrés par les communes camerounaises dans la mise en œuvre de cette démarche d’auto-évaluation, tout en soulignant son importance dans un contexte où la gouvernance locale reste en mutation.

Il est le premier d’une série d’articles qui vise à fournir des orientations pour une mise en œuvre plus effective et plus systématique de l’auto – évaluation pour une décentralisation qui améliore effectivement et durablement les conditions de vie des populations. 

Aperçu général des obstacles persistants à l’auto-évaluation de la gouvernance locale des communes au Cameroun

Au Cameroun, bien que la décentralisation ait été érigée en priorité nationale depuis la révision constitutionnelle de 1996, plusieurs freins structurels et conjoncturels limitent une auto-évaluation effective des communes. Parmi les obstacles majeurs, on peut citer au niveau des communes :

  • Une culture politique et de gouvernance inappropriée : La mise en œuvre de la décentralisation est entravée par plusieurs obstacles liés à la culture politique et de gouvernance :
    • Une résistance au changement : De nombreux acteurs locaux se montrent réticents à adopter les réformes, notamment par crainte des conséquences de l’évaluation de leurs actions.
    • Un manque de culture d’évaluation : L’évaluation est souvent perçue comme une source de critique plutôt que comme un levier d’amélioration continue.
    • Une absence d’auto-évaluation au sein des communes : Les administrations locales privilégient l’exécution des projets sans accorder une attention suffisante à leur suivi et à leur évaluation rigoureuse, limitant ainsi l’apprentissage institutionnel et la prise de décisions éclairées.
  • Une insuffisance de ressources humaines et financières : L’un des principaux obstacles est l’absence de ressources humaines qualifiées et d’outils financiers adéquats pour mener des évaluations objectives. Les communes sont souvent confrontées à un manque de personnel formé, d’expertise technique et d’infrastructures pour soutenir l’évaluation continue de leur gouvernance.
  • Une culture de gestion réactive plutôt que proactive : Traditionnellement, la gestion publique au Cameroun est davantage centrée sur la réaction aux crises que sur l’anticipation et l’évaluation systématique. Cette approche réactive inhérente au gouvernement central contamine les gouvernements locaux et freine la mise en place de mécanismes réguliers d’auto-évaluation.
  • Une absence de mécanismes institutionnels structurés : De nombreuses communes ne disposent pas encore de cadres institutionnels clairement définis pour l’auto-évaluation. La gouvernance locale manque souvent d’outils méthodologiques standardisés pour procéder à une évaluation régulière et transparente.
  • L’insuffisance de données fiables : L’auto-évaluation repose en grande partie sur la disponibilité de données quantitatives et qualitatives. Cependant, les communes camerounaises souffrent d’une collecte de données limitée, mal structurée et souvent obsolète.

Sans être exhaustifs, les obstacles qui précèdent montrent les défis internes aux communes en matière d’auto – évaluation. Qu’en est – il des facteurs externes aux communes ? 

Les causes et les facteurs limitants externes de l’auto – évaluation des communes 

Plusieurs éléments méritent d’être soulignés : 

  • Le manque de volonté politique : Bien que la décentralisation soit au programme national depuis plusieurs années, son évaluation rigoureuse n’a pas toujours été perçue comme une priorité par les pouvoirs locaux et centraux. Entre 1996 et 2019, la décentralisation au Cameroun a avancée à pas de tortue au niveau des textes, et ne s’est quasiment pas traduite de manière effective sur le plan opérationnel au niveau des communes. 
  • Le faible accompagnement technique offert aux communes. Bien que des décrets, des arrêtés, des circulaires, des manuels et des lignes directrices existent pour orienter les administrations locales, leur application reste sporadique et souvent ignorée. La complexité des outils d’évaluation disponibles, qui nécessitent une maîtrise des indicateurs de performance et des techniques d’audit, décourage les communes de s’y investir pleinement.
  • L’absence d’incitations externes à l’auto-évaluation limite son adoption. Les communes ne perçoivent pas de bénéfices immédiats ou directs à s’auto-évaluer. En l’absence de pression de la part de l’État central ou des citoyens, les administrations locales peuvent avoir tendance à repousser ces exercices pourtant indispensables.
  • La déconnexion entre les réformes théoriques et leur application sur le terrain. Bien que le cadre juridique favorise la décentralisation, la réalité est marquée par une centralisation persistante des décisions et des ressources, laissant les communes avec peu de marge de manœuvre pour entreprendre des réformes de gouvernance solides.
  • Le manque de financement : L’auto-évaluation nécessite non seulement des compétences techniques mais aussi des ressources financières. Dans un contexte de rareté des budgets municipaux, cette fonction est souvent reléguée au second plan par rapport à des priorités perçues comme plus urgentes.

Malgré ces défis et ces obstacles à la pratique régulière de l’auto – évaluation au niveau des communes, celle- ci demeure importante. En voici les raisons…

Enjeux clés et importance de l’auto-évaluation de la gouvernance locale des communes dans le contexte du Cameroun

Malgré une décentralisation balbutiante, l’auto-évaluation de la gouvernance locale est une opportunité précieuse pour les communes africaines telles que celles du Cameroun. En effet, la pratique régulière de l’auto – évaluation par les communes est importante pour :

  • La planification stratégique à long terme : L’auto-évaluation permet de mieux cerner les besoins et d’ajuster les projets en fonction des résultats obtenus. Ce processus est essentiel pour optimiser l’utilisation des ressources, particulièrement dans un contexte de contraintes budgétaires.
  • L’amélioration de la performance des communes : Grâce à l’auto-évaluation, les communes peuvent identifier les domaines dans lesquels leurs performances sont insuffisantes et prendre des mesures correctives. Cela permet une gestion plus efficace des ressources locales et un meilleur service aux citoyens.
  • L’amélioration de la transparence et de la redevabilité : L’auto-évaluation permet de renforcer la transparence des actions publiques au niveau local, en offrant aux citoyens une meilleure visibilité sur l’utilisation des ressources et sur les résultats des politiques locales. Elle constitue également un outil de redevabilité pour les élus, qui peuvent ainsi prouver leur engagement dans la gestion efficiente des affaires locales.
  • La formation continue des agents municipaux. En analysant régulièrement leur performance, les administrations locales peuvent identifier les lacunes en compétences et investir dans la formation du personnel. Cela permet non seulement d’améliorer les compétences internes, mais aussi de pérenniser la dynamique de réforme au niveau local.
  • Le renforcement de l’efficacité des politiques publiques : En identifiant les faiblesses des dispositifs en place et en permettant une correction rapide des dysfonctionnements, l’auto-évaluation contribue à l’optimisation des politiques publiques au niveau local.
  • L’implication accrue des citoyens : Lorsque l’auto-évaluation est bien menée, elle peut servir de catalyseur pour une participation citoyenne plus active. En effet, les citoyens informés et impliqués dans le processus d’évaluation se sentent plus concernés par la gouvernance de leur commune, ce qui renforce le lien de confiance avec les autorités locales.
  • Le renforcement de la crédibilité de la décentralisation : Dans un pays où la décentralisation est encore en phase de maturation, l’auto-évaluation permet de consolider les acquis tout en orientant les futures réformes. Elle devient ainsi un outil essentiel pour crédibiliser la démarche décentralisée et renforcer la confiance des citoyens dans leurs institutions locales.
  • La stimulation de l’innovation et l’adaptation locale : Les contextes locaux évoluent rapidement, et l’auto-évaluation permet aux communes de s’adapter aux nouveaux défis, qu’ils soient environnementaux, économiques ou sociaux. Les communes peuvent ainsi identifier des solutions innovantes pour répondre aux besoins locaux.

Ainsi, dans un contexte africain où les besoins se font de plus en plus grands du fait des grandes tendances démographiques et au regard de l’échec relatif du fonctionnement centralisé, l’auto – évaluation des communes se révèle être un outil puissant pour améliorer leurs performances, mais aussi pour renforcer la légitimité et l’efficacité des réformes étatiques en matière de décentralisation en cours.

La question qui doit être abordée est celle de savoir qui doivent être les acteurs et quelles doivent être les dimensions de cette auto – évaluation pour que cette dernière soit efficace ?

Question à laquelle nous apporterons une réponse dans le second article de cette série de trois.

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